UnePorte.Net

Le cinéma à la maison et la musique où vous voulez !

Vendredi 3 Septembre 2010
20:41

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)

Captif d’un univers futuriste, concentrationnaire et aseptisé, THX 1138 partage son existence entre l’assemblage à la chaîne de policiers robots et la prise d’antidépresseurs…



THX 1138 (The George Lucas Director's Cut) (1971), l’édition 2 disques en zone 1
THX 1138 (The George Lucas Director's Cut) (1971), l’édition 2 disques en zone 1
De « Electronic Labyrinth » à THX 1138

C’est à la fin des années soixante, dans le cadre d’un travail de fin d’études au sein de la prestigieuse USC (University of South California, une école de cinéma de San Fransisco qui comptait à l’époque dans ses rangs des noms aussi illustres que John Millius, Caleb Deschanel ou Hal Barwood) que George Lucas réalisa le plus marquant de ses court-métrages: « Electronic Labyrinth : THX 1138 EB » (EB pour Earth Born). D’une durée de quinze minutes, ce petit film racontait en substance les efforts désespérés qu’un dénommé THX 1138 déployait pour tenter de s’extraire d’un univers carcéral futuriste. Basé sur un scénario de deux pages écrit conjointement par Matthew Robbins (futur scénariste de « Sugarland Express » et de « Close Encounters of the Third Kind », tous deux pour Steven Spielberg), et Walter Murch, ensuite remanié par George Lucas, ce court-métrage contenait déjà en raccourci tout ce qui allait plus tard faire la spécificité de THX 1138.

Présenté dans divers festivals, « Electronic Labyrinth: THX 1138 EB » connu un important succès d’estime et fit forte impression auprès de cinéastes tel que Steven Spielberg ou Francis Coppola. Il permit également à George Lucas de décrocher la très convoitée bourse de la Warner récompensant chaque année les étudiants en cinéma les plus méritants. Cette bourse consistait en un stage rémunéré de six mois à Hollywood dans le giron des studios Warner Bros. George Lucas quitta donc San Francisco pour Los Angeles, avec au cœur l’espoir d’intégrer la section animation de la Warner afin d’y côtoyer son idole de toujours, le vétéran Chuck Jones (créateur entre autre du véloce Road Runner et de son malchanceux challenger Vil Coyote). Quelle ne fut pas sa déconvenue en arrivant Hollywood de constater que les Studio Warner venaient de fermer leur section animation. Il ne lui restait plus qu’à se rabattre sur le seul film en tournage dans l’enceinte des studios à ce moment là, une comédie musicale intitulé « Finian’s Rainbow » interprétée par Fred Astaire et Pétula Clark, dirigée par ... Francis Coppola. Les deux hommes sympathisèrent immédiatement et Georges Lucas décrochât un poste d’assistant-réalisateur pour toute la fin du tournage de « Finnians Rainbow ». C’est à l’occasion de cette collaboration qu’il confia à son mentor son désir de consacrer un long métrage à THX 1138.

Enthousiasmé par le vent de liberté que « Easy Riders » venait de faire souffler sur le microcosme assez conservateur du milieu du cinéma de la fin des années soixante, Francis Ford Coppola réussit à convaincre les pontes de la Warner de financer son nouveau film « The Rain People », un drame racontant les errances d’une jeune femme enceinte (Shirley Knight) fuyant le domicile conjugal et d’un joueur de football (James Caan) dont une commotion cérébrale a sérieusement amoindri les facultés intellectuelles. « The Rain People » fut entrepris sous la forme peu courante d'un tournage itinérant. Huit véhicules partant de New-York parcoururent la Virginie, le Tennessee, le Nebraska, le Colorado durant dix huit semaines, suivant scrupuleusement le voyage de l'héroïne. Outre le transport des hommes et du matériel, la caravane comprenait un studio, une salle de montage et même un vestiaire. Le mot d’ordre du metteur en scène étant : « pas de contraintes, pas de planning et une équipe réduite prête à capturer l’instant », la plupart des scènes du film furent improvisées sur le vif, suivant schématiquement le canevas de scénario qu’avait rédigé Francis Coppola.

Ayant réussit à convaincre George Lucas de s’atteler à la rédaction du script de THX 1138, et ce, malgré les nombreuses réticences de ce dernier (Georges Lucas étant persuadé, à juste titre d’ailleurs, d’être incapable de rédiger un scénario digne de ce nom), Francis Coppola offrit à ce dernier de se joindre à l’équipe de « The Rain People » pour assurer la réalisation d’un documentaire sur le tournage du film, lui permettant ainsi de percevoir un salaire tout en continuant à peaufiner son synopsis. Bien que « The Rain People » ne connut qu’un modeste succès public, il décrocha tout de même « The golden Shell » la plus haute distinction accordée par « The San Sebastian International Film Festival ». Cette récompense permit à Francis Coppola d’asseoir un peu plus sa réputation de « golden boy » et lui donna de nouvelles armes pour négocier son nouveau projet avec les huiles de la Warner.

Cette nouvelle idée visait purement et simplement à obtenir du studio qu’il finance la création « d’American Zoetrope », une société de production indépendante qui serait située à San Francisco. Le marché était d’une simplicité biblique : « American Zoetrope » soumettait un scénario et un budget à la Warner, et, si elle obtenaient l’imprimatur du studio, la firme de Francis Coppola s’engageait à livrer le film clef en main dans les délais et selon un budget préalablement convenu. Contre toute attente, Francis Coppola décrochât un contrat non pas pour un, mais pour sept (son chiffre fétiche !) films. Ce « package » comprenait entre autres des projets tels que « The Conversation » ou « Apocalypse Now », et le tout premier d’entre eux était THX 1138.

Dès que le point final fut mis à la rédaction du scénario (le premier jet du script que George Lucas remit à Francis Coppola était si peu convainquant qu’il fut convenu d’un commun accord qu’un radical travail de réécriture était nécessaire. Pour ce faire George Lucas fit appel au très talentueux « Sound Designer » Walter Murch qui avait déjà collaboré a l’écriture du court métrage « Electronic Labyrinth : THX 1138 EB »), l’équipe « American Zoetrope » entama le travail de pré-production. Dans un premier temps, George Lucas avait très sérieusement envisagé d’aller tourner THX 1138 au Japon. Il s’était d’ailleurs rendu à plusieurs reprises en repérage à Tokyo. Hélas, les difficultés à obtenir des autorisations de tournages (il espérait pouvoir filmer l’intérieur d’une centrale nucléaire nipponne) ajoutées aux contraintes budgétaires (l’enveloppe dévolue par Francis Coppola à la production du film étant de 777,777 dollars et 77 cents!) contraignirent George Lucas à envisager un lieu de tournage beaucoup moins exotique. Il se rabattit donc sur la ville de San Francisco. L’équipe repartit donc en repérages, arpentant chaque recoins de la ville pour tenter d’y découvrir des endroits suffisamment insolites pour figurer l’univers futuriste et oppressant dans lequel évolue THX 1138.

Seront ainsi utilisés tout au long du film le « Marin County Civic Center » et le « Lawrence hall of science » de l’université de Berkeley pour leurs immenses voûtes, les artères souterraines du réseau d’autoroutes souterrain d’Alameda ainsi que les chantiers de construction du BART (Bay Area Rapid Transit), le métro de San Francisco. Au fur et à mesure qu’étaient choisis les lieux de tournage, le scénario se voyait modifié en conséquences.

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)
Pour incarner THX 1138, George Lucas avait tout de suite pensé a Robert Duvall qu’il avait rencontré sur le tournage de « The Rain People » et avec lequel il avait sympathisé. Intrigué par la lecture du scénario, Robert Duvall donna son accord pour interpréter le rôle. Pour lui donner la réplique dans le rôle du cauteleux Sen 5241, George Lucas souhaitait un acteur expérimenté, britannique de préférence et dont les prétentions salariales resteraient du domaine du raisonnable. Ron Colby (futur producteur du « Hammett » de Wim Wenders ), alors en charge du casting, eut la brillante idée de suggérer Donald Pleasence. Ce très brillant comédien anglais avait déjà plus de soixante films à son actif (de « The Great Escape» de John Sturges à « Cul de Sac » de Roman Polanski en passant par « Fantastic Voyage » de Richard Fleischer, « Soldier Blue » de Ralph Nelson ou même « You Only Live Twice » dans lequel il incarnait Ernst Stavro Blofeld, la pugnace Némésis balafrée de l’agent 007), à peu prés autant de participations à des séries télévisées (« Twilight Zone », « The Outer Limits», « Danger Man »…) et était reconnu pour sa facilité à se glisser dans la peaux des personnages les plus retors tout en parvenant à leur conserver un semblant d’humanité. À Donald Pleasence s’ajoutèrent bientôt Johnny Weismuller jr (le fils de qui-vous-savez), Don Pedro Colley, Ian Wolfe et même David Ogden Stiers futur sociétaire à plein temps de la troupe de Woody Allen.

Le scénario exigeant que tous les personnages du film soient chauves, il restait maintenant à Ron Colby de trouver le moyen de recruter une nombre important de figurants près à se laisser tondre pour un salaire misérable de vingt dollars par jour. Par le plus grand des hasards, il tomba sur le « Delaney Street Drugs Rehabilitation Center », un centre de désintoxication qui exigeait comme préalable de ses patients qu’ils se fassent raser le crâne. Les hôtes du centre de la rue Delaney constituèrent donc l’essentiel des figurants du film. Il fut par contre nettement plus difficile à Ron Colby de recruter le versant féminin de la distribution, peu d’actrices se voyant enclines à sacrifier leur toison pour un rôle payé au salaire minimum dans un film de science-fiction indépendant. Ayant essuyé de multiples refus de la part d’actrices de cinéma, Ron Colby décida de diriger ses recherches vers la scène théâtrale locale. C’est à l’occasion d’une représentation de la pièce de Peter Weiss Marat/Sade qu’il remarqua la comédienne Maggie McOmie, qui deviendrait bientôt LUH 3417, la compagne de THX 1138.

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)
Le tournage à proprement parler débuta en septembre 1969. Tout comme pour « The Rain People», on mit sur pied une petite équipe capable de réagir rapidement sans perte de temps superflue. D’innombrables séquences furent littéralement tournées à l’arrachée, l’équipe devant filmer de nuit dans des bâtiments publics ou ne bénéficiant que de quelques courtes heures pour mettre en boîte une série de plans tournés sur le chantier du métro en construction entre les quarts des équipes d’ouvriers.
Une salle de montage fut installée dans le grenier de la maison de George Lucas. Tandis que sa femme Marcia (qui fut la monteuse de Martin Scorcese sur « Alice Doesn’t Live Here Anymore » et « Taxi Driver ») et lui s’occupaient de jour du montage image, Walter Murch passait ses nuits à fignoler le montage du son. Walter Murch eut également pour délicate attribution de créer tout l’environnement sonore du film. Comme si l’ampleur de la tâche n’était pas d’elle-même suffisante, George Lucas y rajouta quelques contraintes supplémentaires telles : l’interdiction d’utiliser des sons générés électroniquement (trop trivialement associés à la science-fiction) ou même issus de sonothèques (les sonothèques sont des bibliothèques de sons dans lesquelles de nombreux ingénieurs du son ont eu pendant longtemps tendance à puiser sans retenue et qui font que souvent d’un film à un autre, on reconnaît clairement la tonalité d’un coup de feu ou d’un crissement de pneus devenu trop familier suite à leur emploi abusif). Muni d’un équipement que l’on pourrait, par comparaison avec ce qui se fait de nos jours, qualifier de préhistorique (quelques magnétophones de marque Nagra et une table de mixage mono), Walter Murch déploya des trésors d’ingéniosité dans la création des sons qui allaient donner vie à l’univers de THX 1138. Par exemple, la réverbération (ou phénomène d’écho) posait à Walter Murch de gros problèmes. Certaines scènes du film se déroulant dans vastes enceintes, il fallait absolument que le son des dialogues soit fortement réverbéré. Or, en cette période pré-électronique, pour obtenir un effet de réverbération, il était nécessaire d’envoyer le son dans une chambre d’écho « physique » (le plus souvent situé dans le sous-sol du studio), dans laquelle il entrait en résonance. Aucun des studios de l’époque ne possédait de chambre d’écho suffisamment vaste pour offrir le degré de réverbération nécessaire. Au gré de ses expériences, Walter Murch fit une découverte étonnante. Il plaça à une des extrémités d’un gymnase un magnétophone diffusant une bande sonore accélérée quatre fois tandis qu’à l’autre extrémité de la pièce il plaçait un second magnétophone enregistrant à la même vitesse. En écoutant l’enregistrement ainsi obtenu en vitesse normale, il s’aperçut que le son s’était réverbéré à la puissance quatre. Grâce à ce procédé tout simple, il devenait extrêmement aisé de donner à un simple gymnase des sonorités de cathédrale. De même, George Lucas voulait doter les motos de la police d’une signature sonore menaçante. Pour ce faire, Walter Murch enregistra dans les toilettes des dames « d’American Zoetrope » les cris stridents d’un quarteron de secrétaires qu’il avait convié en ces lieux pour qu’il lui fasse une démonstration de sa capacité pulmonaire. En jouant sur la vitesse de défilement et sur le pitch du concert de glapissements ainsi obtenu, il réussit à créer cette modulation stridente si particulière associée aux engins à deux roues de ces forces de l’ordre futuristes.

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)
Dès le mixage terminé, Francis Coppola se rendit à Los Angeles pour présenter au nouveau pontife de la Warner Bros, John Calley, et à son staff, le tout premier film « d’American Zoetrope ». En guise de déclaration liminaire, il déclarât en substance que THX 1138 était l’archétype même du genre de projet qu’il souhaitait produire dans l’avenir. Malheureusement, le film fut loin de rencontrer l’accueil escompté. John Calley le détesta même au point d’annuler tous les contrats en cours avec « American Zoetrope », exigeant même le remboursement de la totalité des avances que la Warner avait concédées à la toute jeune compagnie. Une telle décision équivalait pour la compagnie de Francis Coppola à une condamnation à mort. THX 1138 ne sortit sur les écrans qu’en 1971, et dans une version légèrement différente de celle qui fut, un an auparavant, soumise au staff de la Warner (quelques scènes avaient été remontées et la durée du film avait été réduite de quelques minutes), ce qui laissa George Lucas ulcéré et amer. Jugé trop sombre, trop complexe et trop cérébral, THX 1138 ne rencontra pas non plus un énorme succès public et resta longtemps dans la mémoire de beaucoup comme le film qui avait prématurément mis un terme à l’aventure « d’American Zoetrope ».

THX 1138: The future now !

« THX 1138 will be from, not about the future » (THX 1138 ne sera pas un film parlant du futur mais un film futuriste). Telle était la profession de foi qui animait George Lucas à la veille de se lancer dans la réalisation de son premier long-métrage. Paradoxalement, THX 1138 restera probablement comme un des films de science-fiction le plus enraciné sociologiquement dans sa contemporanéité. Ce n’est probablement pas le fruit du hasard si ses origines sont si profondément enracinées dans le San Francisco du tournant des années soixante-dix. Véritable Mecque de la contre-culture (elle accueillit successivement la plupart des poètes de la Beat génération) et point de départ de nombreux mouvements contestataires, San Francisco offrait alors à beaucoup de créateurs une alternative séduisante au conservatisme alors de mise à Los Angeles. Ce sont toutes ces raisons qui incitèrent Francis Coppola (qui rêvait d’induire en Amérique un mouvement analogue à celui de la « nouvelle vague » européenne) à implanter son « American Zoetrope » à San Francisco.

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)
THX 1138 peut être considéré comme la somme de toutes les influences culturelles et sociologiques qui imprégnèrent la fin des années soixante. On retrouve dans la vision de l’univers futuriste que nous révèle George Lucas la plupart des préoccupations qui agitaient la société de l’époque telles : le consumérisme effréné, la perte d’identité, la répression sexuelle, le racisme, l’autoritarisme étatique, l’émergence des stupéfiants… THX 1138 évolue dans un monde souterrain aseptisé ou toute manifestation d’animalité chez l’être humain semble avoir été gommée (l’absence de cheveux et de poils chez les hommes comme chez les femmes semble en être la parfaite illustration, la chevelure pouvant être considérée comme le dernier vestige d’animalité chez l’être humain). La sexualité est strictement prohibée et passible de l’emprisonnement à perpétuité. La consommation de substance psychotrope semble être la réponse à tous les maux dont souffrent les condisciples de THX 1138. Les armoires à pharmacie automatisées qui les dispensent généreusement délivrent immanquablement le même diagnostic (« Prenez quatre pilules ! »), tout en ayant bien soin de rappeler que la non absorption de tranquillisants est un grave délit. La prise de doses massives d’antidépresseurs permet, outre l’éradication des angoisses existentielles chez l’individu, une accroissement de l’efficacité et la productivité. Affecté à l’assemblage à la chaîne des robots des forces de l’ordre, THX 1138 manipule en permanence des matières radioactives instables, tout en étant soumis à des cadences infernales. Ce travail générateur de stress nécessite une totale concentration que seule l’ingestion massive de neurodépresseurs peut procurer. Et si, malgré l’absorption massive de neuroleptiques, subsistent encore chez certains des pulsions inopportunes (libido, colère, angoisse, révolte…), le spectacle cathartique des hologrammes (personnages créés électroniquement, sans existence propre servant à distraire les masses dans des spectacles télévisés en trois dimensions basés principalement sur les notions de violence et de sexe) saura purger pour un temps ces bas instincts sporadiques. Les hologrammes sont une catégorie à part de la population (les autres catégories étant les robots et les utérins). Beaucoup d’entre eux sont noirs (il n’existe pas d’utérin noir) et sont censés ne pas avoir d’existence propre. N’étant que des images générées par ordinateur, ils sont en quelque sorte des citoyens de second ordre. Le personnage de SRT, l’hologramme fugitif, tend à prouver que les hologrammes sont une réalité tangible que cette société futuriste semble vouloir nier, pratiquant de fait une sorte de ségrégation « high tech ».

THX 1138 (The George Lucas Director's Cut), édition zone 1 (2 DVD)
La religion sert, dans cet univers, la même finalité. Les croyants se rendent dans des confessionnaux automatisés où leur est ressassé ad nauseum le même sempiternel lénifiant message (« vous êtes un vrai croyant »… « bénédiction sur vous »…) se terminant immanquablement par une exhortation à la consommation (« achetez et soyez heureux ») ou à la productivité (« soyez productif, soyez efficace, soyez heureux »). Très ironiquement, cette volonté de supra-humanisation de l’individu a pour corollaire l’effet absolument inverse, une totale déshumanisation de la personne. Englués dans le carcan cotonneux de la pharmacopée, les contemporains de THX 1138 semblent incapables d’établir le moindre rapport humain, même au niveau le plus élémentaire. Les concepts d’amitié et d’amour leurs sont totalement étranger. Si la plupart d’entre eux vivent en couple, c’est parce que leur compagnon leur a été attribué par ordinateur. De toute façon, leur degré d’intimité ne consiste qu’à partager le même espace. Ils sont tout aussi incapable d’empathie ou de compassion. On les verra, par exemple, passer à coté de l’un de leur semblable, inanimé sur le sol, sans même lui adresser un regard. Monde Orwellien dépourvu de « Big Brother », Village sans « Numéro 2 », ce cauchemardesque univers semble se régenter de lui même en une absurde autarcie dans laquelle les individus recycleraient à l’infini les mêmes doctrines et les mêmes préceptes, sans s’interroger sur leur bien-fondé. Cette sinistre parodie de système ultra-libéral ne fonctionne bien évidemment que selon les rites sacro-saints de la productivité, et de la rentabilité. Ainsi, les devoirs inhérents à tout gouvernement (sécurité, santé, éducation) ne sont ici jugés qu’à l’aune de leur impact économique (un fugitif cessera d’être recherché aussitôt que le budget attribué à sa traque aura été dilapidé). La même quête d’efficacité sera appliquée au domaine de l’éducation, et dés le plus jeune âge, les enfants se verront initiés aux arcanes de l’économie et de la gestion. La connaissance ne leur sera pas transmise mais directement transfusée dans le corps sous la forme d’un brouet blanchâtre au travers d’un cathéter appelé « inducteur ».

Le maintien de l’ordre est de la responsabilité des robots. Vêtus de cuir noir, casqués et armés de redoutables matraques électriques, leur aspect se veut un travesti d’humanité, leur visage d’aluminium poli figé en un masque impassible. S’ils ne prononcent que des paroles apaisantes d’un ton neutre, leur sinistre nature n’en demeure pas moins prête à s’exprimer à la première occasion. Dénués d’états d’âme et de compassion, ils ne pratiquent que la répression et ne connaissent que la violence. Fabriqués par les utérins au risque de leur vie (de nombreux accidents se produisent lors de la manipulation des substances hautement instables qui entrent dans la composition ces androïdes), ils n’ont d’autre finalité que de réprimer ceux-là mêmes qui les ont construits, rejoignant ainsi la théorie qui veut que l’homme soit en permanence l’artisan de son propre malheur. Les robots sont pourtant loin d’être infaillibles, il leur arrive de commettre des erreurs et ils se dérèglent parfois. La désobéissance aux dogmes érigés par l’autorité a pour conséquence la mort (appelée symboliquement destruction, pour renforcer l’idée que les êtres humains sont ici aussi remplaçables que les machines. D’ailleurs, après chaque destruction, les trois lettres et les trois chiffres qui constituent l’identité de la victime sont attribuées à quelqu’un d’autre) ou la réclusion perpétuelle. La prison est vaste immensité immaculée où sont abandonnés à leur sort ceux que la société rejette. Si la plupart des prisonniers semblent plutôt bien s’accommoder de leur condition, c’est que paradoxalement ils ne sont pas moins libres en prison qu’il ne l’étaient au sein de la société. Toute l’ironie de la situation se trouvant dans le fait qu’un univers aussi totalitaire se retrouve dans l’incapacité de justifier le concept d’incarcération. Dénué de murs et de barreau, cette geôle futuriste ne déploie aucun dispositif sophistiqué pour tenter d’empêcher ses pensionnaires de s’échapper, sachant pertinemment qu’ils n’ont aucune raison de s’enfuir. D’ailleurs, après son évasion, Sen 5241 errera désemparé dans les couloirs de la cité, n’ayant nulle part où se rendre. La seule évasion possible ne serait-elle pas la mort ? A partir de l’instant où THX 1138 cesse d’absorber sa dose quotidienne de barbiturique, il reprend conscience de sa condition de mortel et du lot de joie et de douleurs qui en sont l’apanage. (rendu malade par le syndrome du manque, il pense être sur le point de mourrir alors que jamais auparavant il n’a été aussi vivant qu’a cet instant). Délivré de sa camisole de force chimique, il va aimer, éprouver du désir, connaître la peur, le chagrin et la douleur (il est le seul personnage que l’on verra saigner dans le film, renforçant ainsi la notion de sa mortalité). Symboliquement, c’est allongé sur un chariot de morgue et estampillé comme un cadavre qu’il trouvera la force de tenter de s’extraire définitivement de cet univers totalitaire.

Film complexe et cérébral, empreint d’un pessimisme futuriste à la Philip K Dick, THX 1138 est aussi un film extrêmement novateur autant esthétiquement qu’artistiquement. Très inspiré par le cinéma japonais (par exemple, la Forteresse Cachée d’Akira Kurosawa servit de modèle pour Star Wars ), George Lucas privilégia pour THX 1138 une approche très asiatique de la mise en scène. Favorisant une totale absence de mouvement de camera pour mieux nous enraciner dans le récit, la caméra sera la plupart du temps plantée à hauteur d’homme, avec de très rares axes de plongée ou de contre-plongée. L’accent sera mis par contre sur la profondeur de champ. Les scènes de prisons seront filmées de loin pour mieux nous faire appréhender l’immensité du désert blafard dans lequel sont abîmés les détenus. Par opposition, les magnifiques scènes entre THX et sa compagne LUH seront, elles, filmés en très gros plan, comme pour nous faire partager de façon troublante leur intimité. Cette influence japonaise se ressentira également dans les cadrages qui seront à la fois très structurés et très stylisés. L’autre influence revendiquée par George Lucas est celle du documentaire. On retrouve ainsi dans THX 1138 une rigueur et parfois un didactisme que l’on retrouve assez rarement dans les œuvres de fiction. On peut d’ailleurs découvrir les premier prémisses de THX 1138 dans « A Look At Life», le tout premier documentaire de George Lucas. Réalisé en 1965, ce petit film d’animation d’à peine une minute nous dépeignait un univers aussi cauchemardesque que celui dans lequel évolue THX 1138, juste en montant bout à bout des photos issues de l’édition 1965 du magazine Life.

Le moment le plus spectaculaire est sans aucun doute la scène de poursuite entre la voiture-jet empruntée par THX (en fait un prototype de marque LOLA) et les motos de la police. Fanatique de voitures de courses (d’ailleurs un très grave accident de la route l’a cloué au lit pendant plus d’un an et lui laissant toute une kyrielle de séquelles), George Lucas exigea que la séquence soit réalisée sans trucage et que les véhicules foncent à tombeau ouvert à l’intérieur des tunnels de l’autoroute d’Alameda (la chute finale de la moto pilotée par le vétéran Duffy Hambleton causa d’ailleurs des sueurs froides à toute l’équipe). Magnifiquement réalisée, cette séquence prouva hors de tout doute que George Lucas était aussi très a l’aise dans les scènes d’action. Son expérience en tant que cameraman auprès de John Frankenheimer sur le mythique « Grand Prix » n’y est sans doute pas étrangère.

On retrouvera déjà dans THX 1138 ce goût de George Lucas pour le « old future », ce futur usagé dont il est l’inventeur. Tout comme celui de « Star Wars », l’univers de THX 1138 est peuplé d’objets usagés, sales ou défectueux, rompant le côté clinquant et artificiel des films de science-fiction plus conventionnels. C’est d’ailleurs fort ironiquement qu’en guise de séquence pré-générique, il ait fait figurer un bref extrait du serial « Buck Roger », peut-être comme une mise en garde : « Attention, le futur n’est pas tel que vous l’imaginez ! ».

Un mot sur le Director’s Cut

L’ajout de plans supplémentaires en CGI justifie-t-il la mention Director’s Cut ? On peut raisonnablement se poser la question, tant il est vrai que l’attitude de George Lucas vis à vis de ses films ressemble bigrement à du révisionnisme. George Lucas a, à de nombreuses reprises, déclaré que THX 1138 était surtout une parabole de la situation politique des États-Unis au tournant des années soixante. Si tel est le cas, n’était il pas plus logique de laisser le film tel qu’il était, comme un témoignage de son époque, plutôt que de le remanier au goût du jour ? Force est de constater que ces ajouts d’effets spéciaux numériques ne servent pas vraiment à grand chose. Ils n’affadissent ni ne pimentent le propos, ne bonifient ni ne défigurent le film. Ils sont juste un peu vains. On pourra juste déplorer que cette édition spéciale de THX 1138 ne propose pas, à fin de comparaison, la version originale du film. Il semblerait que, fidèle à sa regrettable habitude, George Lucas ait décidé de faire purement et simplement disparaître de la circulation la mouture estampillée 1971 de THX 1138.

LE DVD

THX 1138 est présenté dans son format original 2.35:1 avec transfert anamorphosé (16:9). Que dire de ce transfert sinon qu’il est tout bonnement époustouflant. Ayant bénéficié du même procédé qui a servi à restaurer la trilogie « Star Wars », THX 1138 propose à nos yeux ébahis une copie proche de la perfection, exempte de rayures, tâches, artefacts de compression ou autres scories. Bien que nombres de scènes soient filmées sur fond blanc et soit souvent sur-éclairées, on ne dénote à aucun moment de phénomène de saturation ou d’apparition inopportune de grain. On chuchote que, très impressionné par le travail de restauration effectué sur THX 1138 et sur la trilogie « Star Wars », la NASA ait confié à Lucasfilm la restauration des films tournés a l’occasion des missions Apollo 16 et Apollo 17.

La bande-son originale anglaise de THX 1138 est proposée dans un format Dolby Digital 5.1. Le principal du son, en général concentré dans les trois haut-parleurs avant, se voit par moment agrémenté de quelques effets arrière. Les dialogues restent clairs et compréhensibles avec parfois une légère tonalité métallique qui sert plutôt bien le propos du film. Les pistes française et espagnole sont également encodées en Dolby Digital 5.1. Signalons que la version française n’est pas un remix du doublage français effectué dans les année soixante dix mais bel et bien un tout nouveau doublage (produit en France). Des sous-titres français, anglais et espagnols sont disponibles.

Les suppléments (Notez qu'il existe également à la vente une édition 1 disque de THX 1138) :

DISQUE 1

Piste de commentaires de George Lucas et Walter Murch (format DS 2.0)
Il est absolument passionnant d’écouter George Lucas et son co-scénariste/designer du son débattent des enjeux philosophiques dissimulés derrière la parabole futuriste qu’est THX 1138. On se rend également compte du degré d’implication de George Lucas pour ce film, qui, semble-t-il, n’est pas loin de considérer comme son meilleur.

Theatre of noise Experience
Une piste au format DD 5.1, proposant une version du film débarrassée de tout dialogue pour mieux nous faire profiter de fabuleux travail de conception du son de Walter Murch.

Master sessions with walter Murch
Une série de (trop) courts vidéos durant lesquelles Walter Murch nous révèle certains des secrets de la création de l’environnement sonore de THX 1138. On y apprendra, par exemple, qu’il avait élaboré une piste musicale provisoire pour le film à l’aide de morceaux de musique classique ralentis ou passés à l’envers. Lalo Schifrin, qui devait composer la musique originale du film, fut tellement enthousiasmé par le travail de Walter Murch que, pour certains passages, il se contenta de reproduire à la note près la piste musicale provisoire. On peut également choisir d’accéder à ces vidéos pendant le film.

Bonus caché: Pour accéder aux «production credits», allez dans «special features» et cliquez sur l’icône «American Zoetrope».

DISQUE 2

A legacy of filmmakers : The early years of American Zoetrope
Un documentaire de 65 minutes consacré à la société « American Zoetrope » fondée par Francis Coppola en 1969. Ce reportage comprend des interviews de Steven Spielberg, Martin Scorcese, George Lucas, Walter Murch, Carroll Ballard, Caled Deschanel…

An artifact from the future (durée 30 minutes)
Suite du documentaire précédent, mais plus spécifiquement consacré à la genèse de THX 1138. On y retrouve des entretiens avec la plupart des intervenants du reportage consacré à « American Zoetrope » ainsi qu’une entrevue avec Robert Duvall et avec la trop rare Maggie McOmie. (Ces deux reportages sont proposés en son DS 2.0 et au format 1.85:1 anamorphosé.)

Bald Featurette
Un reportage d’époque, d’une durée de huit minutes, surtout axé sur la calvitie des protagonistes de THX 1138. On y découvrira avec stupeur que Francis Coppola, dont la délicatesse de marchand de tapis n’a d’égal que la mégalomanie, avait eu l’idée mettre en scène et de filmer les séances de ratiboisage capillaire auxquelles durent se soumettre les comédiens du film. On y découvrira un Robert Duvall, hilare se faisant raser le crâne tout en suivant, installé dans des gradins, un match de base-ball et surtout Maggie McOmie, au bord des larmes, sacrifiant sa somptueuse toison rousse, au milieu de badauds attroupés devant « the palace of fine arts » de San Francisco.

Electronic Labyrinth : THX 1138 EB
Le court-métrage original réalisé par George Lucas dans le cadre de ses études à « l’USC ». Contient en raccourci (et en plus didactique également) la plupart des thèmes développés dans le long métrage… Intéressant de voir que ces quinze minutes annoncent l’émergence d’un cinéaste qui va, Ô combien, marquer son époque.

Trailers
Cinq films annonces pour la version remaniée contre un datant de 1971. Cela permet au moins de se faire une idée de l’ampleur du travail de restauration de l’image effectué par les labos de la « Lucasfilm ».

Bonus caché : pour accéder au scénario original de Matthew Robbin et Walter Murch sur lequel est basé THX 1138, allez dans «credits», puis pressez sur la touche de navigation « droite » de votre télécommande. Un visage devrait alors apparaître. Appuyez sur entrée.

Studio éditeur : Warner
Date de sortie : 14 septembre 2004

Film : 4/5
Image : 5/5
Son VO : 4,5/5
Son VF : 4/5
Bonus : 4/5



WDX 0082 (aka Edmund Dorf)
edna@dvdquebec.com

Mercredi 6 Octobre 2004


HD DVD Critiques | Blu-ray Critiques | DVD Critiques | Informations | Tirages | | DVD 2003-2006 (Coups de coeur) |



Inscrivez-vous au forum UnePorte.Net et discutons cinéma et musique !



Recherche d'articles ou de critiques sur UnePorte.Net