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Mardi 07 Octobre 2008
3:01

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RYAN'S DAUGHTER (LA FILLE DE RYAN) (1970), l'édition spéciale DVD zone 1

«Oh est-ce qu'y a quelqu'un qui aurait vu ma jolie Rose?»... Roses joues, pimpante jouvencelle trottinant d'un pied allègre, ombrelle au vent, sur les rivages sablonneux jouxtant Kirrary, hameau perdu d'un littoral irlandais de la Grande Guerre. Fébrile à l'idée de rejoindre l'instituteur du village, Charles Shaughnessy, homme d'âge mûr mais de savoir certain, dont elle s'est entichée. Deux esprits libres, coeurs solitaires unissant malgré tout leurs destinées. Mais la couche nuptiale sent les fleurs séchées... Débarque soudain au pays le major Doryan, jeune et bel officier anglais s'empressant d'aller faire cui-cui avec Rosy dans les bois, ce que les rêches villageois, déjà hostiles à l'occupant qui les affame, ne verront pas nécessairement d'un très bon oeil. Quoique pour l'heure, il faut prêter main-forte au héros rebelle Tim O'Leary et à ses trafiquants d'armes clandestins, de passage sur la côte... d'ailleurs prestement cueillis par notre officier transi et ses soldats, alertés. C'en est trop: la fille de l'aubergiste Ryan va payer...



RYAN'S DAUGHTER (LA FILLE DE RYAN) (1970), l'édition spéciale DVD zone 1
Avec LAWRENCE OF ARABIA (1962), film à grand déploiement prétexte à un ténébreux drame psycho-intimiste, le réalisateur britannique Sir David Lean, on le sait, avait mené à son apogée un genre biographique relativement nouveau. Il poursuit dans cette même lancée avec DOCTOR ZHIVAGO (1965), se faisant alors reprocher une sursimplification de la touffue chronique de Boris Pasternak, mais la formule fonctionne encore, les fortuits chassés-croisés concoctés par le fin dramaturge Robert Bolt (A MAN FOR ALL SEASONS) imbriquant harmonieusement fresque révolutionnaire et rebondissements romanesques, l'une se nourrissant de l'autre... Mais cinq ans après dans ce RYAN'S DAUGHTER, peu ou point de ces fines réparties, tractations brillantes ou jeux de coulisse cruciaux comme dans LAWRENCE, les enjeux historiques faisant justement tout l'intérêt des deux oeuvres précédentes étant relégués à un simple décor, le tout au profit d'un triangle amoureux somme toute des plus feuilletonesque et classique, très librement inspiré de Madame Bovary, lequel à priori ne justifie ni ne réclame un traitement aussi grandiose: des personnages principaux inconsistants, «ordinaires», cette fois-ci littéralement ensevelis pendant près de quatre heures dans de démesurés panoramas naturels capturés en 70mm leur volant facilement la vedette, un peu comme si Cecil B. DeMille s'en était pris à Henry James ou Jane Austen... Pour Lean comme pour Bolt, il s'agit là de leur tentative peut-être la plus ambitieuse, certainement la plus personnelle, d'incorporer ainsi le privé et le sensationnel: du cinéma pompier et «pépère», au rythme délibérément poussif, presque subversif en ces années survoltées, pour lequel le cinéaste essuiera les critiques les plus assassines de sa prestigieuse carrière, l'affectant au point de fuir toute pellicule pendant des siècles jusqu'à A PASSAGE TO INDIA (1984), adaptation plutôt pâlotte et saponifiée à la Richard Attenborough du roman très «british» de E. M. Forster et qui, à 76 ans, devait être son ultime projet, trépassant juste avant le premier tour de manivelle du NOSTROMO de Joseph Conrad, sur lequel il avait tant planché...

Mais avec les lunettes d'aujourd'hui, RYAN'S DAUGHTER apparaît enfin comme l'oeuvre intemporelle qu'elle a toujours été, série de luxueuses vignettes décoratives d'un immense esthète et trouvère visuel qui, sans atteindre les sommets de lyrisme de ZHIVAGO, apporte au cinéphile le plus blasé, comme toujours chez Lean, un réel plaisir des sens, dans le pire des cas, l'équivalent cinématographique, si l'on veut, d'un de ces coûteux livres d'art surdimensionné à reliure de cuir, style table à café... Le vrai problème de RYAN'S DAUGHTER réside peut-être pour certains dans cet amalgame curieusement dosé, patenté, de féminisme (tribulations, trépidations de Rosy) et de machisme (les trafiquants rebelles), les deux intrigues cheminant en parallèle pour ne confluer que tardivement... Cela étant dit, il y a certes plus dans ce long long-métrage qu'une romance tragique sur fond d'Irlande de carte postale, à commencer par ce riche symbolisme récurrent, cette imagerie puissante, métaphorique, chers au scénariste oscarisé de LAWRENCE et ZHIVAGO, doublés d'une étude de moeurs. Je pense à ce homard du début capturé par Michael, le fou du village, crustacé estropié devenant objet de risée pour ces paysans vivant en microcosme, renvoyant par extension à Michael lui-même et plus tard au major Doryan, ou à ces couvre-chefs emportés par la brise, révélant brusquement les êtres dans leur blessures, leur fragilité, ou encore ces empreintes de pas laissées dans le sable - composante narrative primordiale de LAWRENCE - guidant Rosy vers un bonheur éphémère, et que plus loin suivra son mari avec appréhension dans une étrange séquence onirique, l'une des plus réussies du film... Cette robe de noces qui s'effondre dans la chambre improvisée des nouveaux mariés...Ces austères bustes de Beethoven ornant le foyer des Shaughnessy, semblant jeter un oeil désapprobateur sur ce couple si dépareillé... Ces plantes écrasées que Charles collectionne, indiquant subtilement que Rosy n'est qu'un spécimen de plus dans son herbier... Les coursiers de Doryan et Rosy s'interpellant dans la nuit tandis que leurs maîtres se morfondent l'un de l'autre... Et il y a Charles, cocu mais pas très content, errant sur le rivage, ignorant la caisse de dynamite qui flotte à ses pieds, tentant d'exorciser dans sa tête cette situation «explosive»...

Mais une des composantes à mon avis les plus intriguantes du script demeure ce laconique major Doryan: mis à part son infirmité et son hétérosexualité, celui-ci, jeune vétéran désillusionné des tranchées, stoïque, psychologiquement tourmenté, ressort comme une sorte de prolongement différé du personnage de T. E. Lawrence tel que génialement interprété par Peter O'Toole dans le chef-d'oeuvre consacré de Lean, son arrivée en jeep dans Kirrary faisant directement écho au plan final de LAWRENCE, partageant en définitive avec lui cette même pulsion autodestructrice, tel un mort en sursis (le patronyme même de «Doryan» évoquant par ailleurs le dandy d'Oscar Wilde, dont l'aspect séduisant dissimule les spectres intérieurs)... Doryan, véritable alter ego de ce pauvre Michael avec sa «patte folle», son mutisme, et animé des mêmes sentiments, à qui Rose, insensible aux uniformes, n'hésitera pourtant pas à se donner... Doryan, exécutant les ordres tel le pathétique colonel Nicholson de THE BRIDGE ON THE RIVER KWAI (1957), autre incontournable de Lean, obéissant à plus grand que lui, vilipendé par la foule, un voile de pluie sur son pare-brise estompant ses traits, lui, l'ombre d'une ombre, figure christique roulant sur son chemin de croix... Doryan méditatif dans les dunes côtières, cherchant, comme Lawrence avant lui, une issue, un «miracle», puis échangeant avec Michael, son «jumeau» handicapé, qui lui fournira la solution...

L'engouement universel suscité par son DOCTOR ZHIVAGO, long-métrage le plus rentable de la MGM depuis GONE WITH THE WIND, convainquit le studio de donner carte blanche à Lean, qui fit ériger à grands frais sur la rugueuse côte ouest irlandaise le bled postiche de Kirrary (baptisé ainsi dans le script), pure création dramatique et protagoniste à part entière où Lean et Bolt, à l'abri des interférences des producteurs, régnaient comme rois en leur domaine, leur fidèle complice, le directeur photo Freddie Young, s'investissant patiemment de son côté, une fois de plus, dans la mise au point de cadres d'une magnificence inouïe, atout majeur du film, qui lui mériteront un troisième Oscar©. Young, authentique paysagiste de la couleur et de la lumière, chantre suprême des horizons infinis, démiurge faisant valser la mer et les cieux, les rives poudreuses et les falaises escarpées, capturant avec le même frémissement une clairière verdoyante, les cafardeuses façades de Kirrary ou un vulgaire coquillage, rendant toutes choses palpables, immédiates, désirables (il faudra attendre le BARRY LYNDON de Stanley Kubrick, cinq ans plus tard, pour revoir l'Irlande dépeinte de si exquise façon). Ce qui fit s'exclamer un critique anglais, résumant le film en une périphrase restée célèbre: «Quand un grand cinéaste vieillit, il devient photographe»... La partition symphonique originale de Maurice Jarre, autre collaborateur régulier, n'a quant à elle pas fait l'unanimité, très décriée à l'époque et encore de nos jours pour son manque d'authenticité, sonnant davantage parisienne que gaélique, et la laideur de ses orchestrations, par exemple dans le thème de cirque associé à Michael, assemblage de sonorités hétéroclites tirant même parti d'une vétuste boîte à musique-surprise (jack in the box)! Mais dotée d'une sensibilité toute «européenne», celle-ci n'a pas que des détracteurs, contenant de fait une spirituelle et gambadante signature musicale - «Rosy's Theme» - ayant remporté une quelconque faveur populaire en son temps (rien comme sa «Chanson de Lara», mais bon...), traduisant tout du long l'innocence, la naïveté, l'énergie et l'optimisme du personnage principal, aux grandes espérances, plus une marche militaire pour le major Doryan que Jarre, incidemment, reprendra note pour note dans le THE MAN WHO WOULD BE KING (1975) de John Huston.

Chose certaine, Sir David, comme Kubrick, auteur indubitable et intransigeant directeur d'acteurs, a toujours porté le même soin maniaque à la distribution de ses films qu'à leurs autres aspects, les comédiens, triés sur le volet, ayant naturellement tendance sous son inflexible gouverne à se surpasser... Digne actrice anglaise rappelant Kate Winslet, surtout connue jusque là outre-Atlantique pour ses participations ornementales à la désinvolte parodie de Ken Annakin, THOSE MAGNIFICENT MEN IN THEIR FLYING MACHINES (1965) et au BLOWUP (1966) d'Antonioni, Sarah Miles, dans le rôle-titre, livre de bout en bout, durant plus de trois heures, une prestation remarquable, courageuse, son frais minois mutin de jeune femme idéaliste et gauche des débuts s'assombrissant graduellement sous les outrages d'une union décevante, puis d'une idylle adultère passionnée, indomptable et potentiellement destructrice, qui fera d'elle la victime désignée et le jouet du destin, sur laquelle l'infortunée populace, jalouse, déversera ses frustrations (alors madame Robert Bolt à la ville, celle-ci se verra écrire sur mesure un autre rôle-vedette similaire par son mari, qui s'y est brûlé les doigts deux ans après à vouloir réaliser lui-même sa LADY CAROLINE LAMB)... Réputé pour ses portraits de criminels endurcis et de baroudeurs forts en gueule et en bouteille, Robert Mitchum se dépêtre ici dans un fort singulier et piquant contre-emploi, injectant malgré lui à son intelligent maître d'école, timoré et mélomane, époux pudique, impuissant et amorphe, un soupçon de colère et de menace virilement contenues... Solide comme le roc, Trevor Howard, monstrueux Capitaine Bligh de MUTINY ON THE BOUNTY (1962), retrouve ici son réalisateur de BRIEF ENCOUNTER (1945) pour se montrer sous un jour autrement plus sympathique, incarnant à travers l'inépuisable abnégation du père Collins, rude et franc curé de campagne aux convictions nationalistes, la bonne conscience et la caution morale de ses ouailles oubliées... Sir John Mills, vieux pote de Lean (GREAT EXPECTATIONS, HOBSON'S CHOICE), l'un des comédiens de théâtre et de cinéma les plus distingués et respectés du Royaume-Uni d'après-guerre, spécialisé dans les figures militaires (OPERATION CROSSBOW, KING RAT) ou paternelles (le SWISS FAMILY ROBINSON de Disney, 1960), lui aussi absolument méconnaissable en saisissant fou du village épris de Rosy, témoin silencieux du drame exprimant au-delà de son maquillage grotesque, de sa gestuelle grossière et enfantine, toute l'humanité, la douleur et la compassion du clown triste, dans un héroïque, chaplinesque numéro de pantomime récipiendaire d'un Oscar... L'imposant Leo McKern, qui restera pour beaucoup le terrifiant Numéro Deux de la télésérie-culte THE PRISONER (1967), aubergiste affable, mou, grandiloquent, hypocrite, broutant à tous les râteliers, agent double canaille qui n'hésitera pas à sacrifier ce qu'il a de plus cher pour sauver sa peau, mais pour lequel l'on ne peut malgré tout s'empêcher d'éprouver une profonde pitié... Sans oublier, en pragmatique leader rebelle, le redoutable Barry Foster, cravaté refroidisseur de dames du FRENZY (1972) de Hitchcock... En dehors de la fascination trouble qu'exerce son personnage, seul le fade et monocorde Christopher Jones, James Dean du pauvre vite disparu de la circulation (dont on dut même remplacer la voix originale), choisi par Lean pour son physique avenant et sans doute son faciès inquiété et inquiétant, détonne quelque peu de ce casting de première classe. Signalons enfin dans des rôles secondaires la présence de Marie Kean et d'Arthur O'Sullivan, que Kubrick recrutera justement pour son BARRY LYNDON, l'une en mère protectrice de Ryan O'Neal, l'autre, inoubliable Capitaine Feeny, détrousseur de grand chemin aux bonnes manières...

Cette édition DVD de RYAN'S DAUGHTER présente le film, s'étalant sur deux disques (contrairement à ce que la sérigraphie laisse supposer...), dans son format original de projection en salles, soit le format ultra-panoramique 2.20:1, d'après un transfert anamorphosé (16:9). Une telle superproduction, dont les vertus reposent si intrinsèquement sur ses qualités esthétiques, se devait de jouir d'un transfert optimal. Le résultat relève du prodige: interpositif 65 mm complètement restauré (un peu comme le fut celui de LAWRENCE par Robert Harris à la fin des années 1980), quasi exempt de taches et poussières, à la colorimétrie superbe, restituant intégralement les somptueuses nuances de bleutés émeraude des vagues et du ressac, la multitude de déclinaisons de verts des herbages ou des boiseries, de même que les innombrables détails chargés de significations des décors et costumes, qui retrouvent ici toute leur précision et leur luminosité originelles. Seuls quelques menus moirés dans les zones sombres laissent deviner parfois un fantôme de pixellation trahissant tout bonnement les limites de la numérisation actuelle, faisant de ce titre le candidat idéal pour la haute-définition... Bref, l'une des plus fabuleuses images qu'il m'ait été donné d'admirer en format DVD, et que ne renieraient sans doute ni Lean ni Young. Tirons notre ombrelle aux techniciens sorciers de Warner pour ce travail abouti qui tient de la révélation, et qui nous fait du même coup se demander: aurons-nous jamais l'occasion de revoir un jour RYAN'S DAUGHTER sur grand écran?

RYAN'S DAUGHTER est présenté dans sa version originale anglaise au format Dolby Digital 5.1. Un son à l'avenant, les éléments stéréophoniques, parfaitement préservés, ayant fait l'objet d'une spatialisation expansive: dialogues clairs et assez bien découpés, rondeur des basses, caissons arrière fréquemment sollicités et surtout, un rendu irréprochable de la sautillante trame sonore de Jarre, répartie sur tous les canaux. N'oubliez pas votre imper pour la scène de tempête, aux bourrasques si grondantes et réalistes que vous serez vite détrempés! Du 5.1 comme on l'aime... Loin d'être en reste, la version française au format Dolby Digital 5.1, malgré des échanges verbaux qui bavent un peu sur les caissons latéraux, se veut techniquement parlant presque tout aussi impressionnante que son homologue anglaise. On y perd évidemment en couleur locale, les acteurs - Mitchum en particulier - ayant beaucoup fignolé leur accent irlandais. Qu'à cela ne tienne, avec des voix du calibre de Jean-Claude Michel, Claude Bertrand ou Marc Cassot, les voxophiles y prendront leur pied. Un léger bémol cependant pour Sarah Miles doublée par la garçonne Arlette Thomas, que je ne pourrai décidément jamais dissocier tout à fait du personnage de Zira dans LA PLANÈTE DES SINGES... Des sous-titres optionnels en anglais, français et espagnol sont aussi présents.

Le studio n'a pas cru bon d'ajouter dans le boîtier de livret-souvenir, fac-similé du programme original ou même un simple feuillet pour les 50 chapitres, mais les fans de Jarre le remercieront d'avoir conservé sur les deux disques les musiques d'Ouverture, d'Intermission, d'Entracte et de Fermeture (Exit Music), assurant ainsi une présentation identique à la projection en salles. La Warner aura opté placer ses deniers dans l'inclusion de quelques suppléments extrêmement bavards mais, comme de coutume chez celle-ci en zone 1, sans aucun sous-titres en option, ce qui est d'autant plus regrettable pour la clientèle exclusivement francophone... :

Commentaires audio de Sarah Miles, des assistants-réalisateurs Michael Stevenson et Roy Stevens, du directeur artistique Roy Walker, du régisseur des extérieurs Eddie Fowlie, de l'assistant-monteur Tony Lawson, du cascadeur Vic Armstrong, de la veuve du réalisateur, Lady Sandra Lean, du biographe de Lean, Stephen M. Silverman, de Petrine Day Mitchum, fille de Robert Mitchum, du critique Richard Schickel et des réalisateurs Hugh Hudson et John Boorman (disques 1-2)
Ouf! Fruit d'une considérable besogne de recherches et d'entrevues, ce marathon auditif produit et animé par Laurent Bouzereau, bachelier ès suppléments, constitue une vraie mine d'or de renseignements sur l'aventure RYAN'S DAUGHTER, dans laquelle le Français, effacé meneur de jeu, présente à tour de rôle et alternativement chacun des participants. Hudson (CHARIOTS OF FIRE, GREYSTOKE) ouvre le bal, faisant remarquer à quel point les nuées changeantes du générique du début encapsulent à elles seules l'histoire du film... Sarah Miles révèle que, s'il n'y avait eu son scénariste de mari pour s'y objecter, elle aurait été, n'en déplaise au Rémy des INVASIONS BARBARES, la Lara de DOCTOR ZHIVAGO, Lean lui offrant plus tard RYAN sur un plateau d'argent... Pétri d'humour noir en privé, Mitchum, selon sa fille, méprisait son succès et son métier, qu'il ne prenait pas un instant au sérieux.... sauf avec Lean, flatté qu'on lui ait proposé un tel rôle, qui représentait un défi pour lui. Ce qui ne l'a pas empêché d'être constamment provoqué par les Irlandais sur le plateau, ceux-ci, l'identifiant à ses personnages habituels, étant belliqueux par nature... Gregory Peck, selon Sandra Lean, tenait énormément à jouer l'instituteur, mais il lui ressemblait trop, et Lean tenait au contre-emploi de Mitchum (lequel dans quelques scènes, emprunte tout de même à mon avis certaines mimiques à Peck). N'empêche, le torchon brûla entre Lean et Mitchum, forçant Sarah Miles à servir de messagère et d'arbitre entre les deux hommes, tout le long d'un tournage qu'elle qualifie pour elle de cauchemar... En père Collins, Lean voyait Alec Guinness, son acteur fétiche (qui se désista, redoutant - avec raison - d'autres ardues prises de vues en extérieurs), Christopher Jones, quant à lui, ayant été préféré à un certain Anthony Hopkins... À ce sujet, Stevenson confesse qu'un des plus grands regrets de Lean fut de n'avoir jamais pu obtenir Marlon Brando pour aucun de ses projets; on peut dire qu'il l'a échappé belle, lui qui ne pouvait priser les interprètes se comportant comme des stars!... Il rappelle également que la production exigea une année de tournage en Irlande et en Afrique du Sud, la météo nerveuse et inhospitalière du littoral nord-Atlantique rendant en définitive les choses impossibles... De son côté, Silverman brosse un résumé du parcours de Lean, monteur émérite - son métier favori - promu réalisateur, de ses thèmes de prédilection, parle des rapports chaleureux entre son compositeur et lui, Lean ne désirant rien justement dans le score de Jarre qui fasse trop Irlandais... Boorman (DELIVERANCE, EXCALIBUR) décrit Lean comme un patriarche du septième art anglais auxquels les cinéastes britanniques novices tels que lui pouvaient s'identifier, de cette «quête du beau», qui l'animait, et comment celui-ci lui a involontairement fourni la possibilité de concrétiser son POINT BLANK (1967)... Armstrong, vétéran de la trilogie des INDIANA JONES, des SUPERMAN et de quelques James Bond, se remémore avec émotion la séquence de la tempête, moment-clé du récit et de loin la plus spectaculaire, méticuleusement filmée sur une période de six mois (!), prétexte une fois de plus pour Lean, à la bravoure hemingwesque, de se mesurer à la nature déchaînée... Silverman et Lady Sandra discutent séparément de l'impact dévastateur qu'ont eu envers le film les réactions gratuitement lapidaires des influents critiques intellectuels américains, l'irascible Pauline Kael en tête, poussant virtuellement le cinéaste à se retirer de la scène, l'un d'eux, Richard Schickel, tentant en vain ici de se disculper. Une attitude biaisée perçue avec discernement par Silverman comme une aveugle volte-face contre l'establishment, de rigueur à cette époque... L'une des plus fameuses transitions de l'histoire du cinéma, où la flamme soufflée par le jeune T. E. Lawrence déclenche un radieux lever de soleil, se trouve dans RYAN inversée par Lean, en une espèce, remarque Hudson, d'auto-hommage... Mais c'est Boorman qui a le savoureux dernier mot, relatant que, juste avant son décès, Lean lui demanda: «N'avons-nous pas été chanceux qu'on nous ait ainsi laissés réaliser tous ces films?» «Oui, dit Boorman, mais en même temps, ils ont tout fait pour nous en empêcher!» À quoi Lean répondit: «Oui, mais on les a eus!»

Est-il besoin de le préciser, une piste audio capitale et des plus enrichissante pour quiconque aime Lean et/ou RYAN, presque sans temps morts (quoique passant par-dessus plusieurs petites séquences d'intérêt), et à travers laquelle, malgré le nombre des intervenants (tous de qualité), l'auditeur ne se sent jamais égaré...

Documentaire sur le tournage The Making of Ryan's Daughter (2006, 63 mns.) (disque 2)
Divisé en trois parties (Storm Rising, Storm Chaser, The Eye of the Storm), visionnables en groupe ou séparément. On prend les mêmes, et on recommence! Sérieusement, si vous ne vous sentez ni l'énergie ni la patience d'absorber 3 ½ heures de commentaires audio, ce docu est pour vous, essentiellement un condensé des interviews ayant servi à la confection du bonus précédent. Hormis l'avantage bien sûr de pouvoir observer chacun des intervenants (dont Sarah Miles, qui accuse le poids des ans avec grâce), celui-ci se trouve augmenté de nombreuses images et photos d'archives (affiches, dessins préparatoires, etc.) ainsi que de précieux extraits du tournage en Irlande montrant Lean, Bolt, leurs comédiens et leurs techniciens, au travail ou en entrevue. On y indique encore que Peter O'Toole, Irlandais bon teint, fut pressenti pour jouer Michael (!), que Lean et Bolt, tandem créatif de choc, se chamaillaient comme chien et chat sur tout, que la palme du meilleur acteur du film, selon Sarah Miles, revient à Trevor Howard, injustement ignoré, ou que Maurice Jarre traîna ses savates trois mois sur le plateau, question de s'imprégner du récit...

Documentaire We're the Last of the Traveling Circuses (1969, 20 mns.) (disque 2)
Copieusement recyclé dans le bonus précité, segment télévisuel produit par la BBC, aux couleurs passées et en assez piètre état, jetant néanmoins un coup d'oeil privilégié et historique sur les artistes à l'oeuvre ou entre deux prises dans la région de Dingle, Irlande, interrogés à tour de rôle sur leurs motivations et perceptions, l'impérial Sir David, sûr de lui, au profil olympien, en premier plan. Il faut voir l'imprévisible Mitchum, bête noire des journalistes au je-m'en-foutisme décapant, se payer carrément la tête de l'intervieweur anglais entre deux joints. À déconseiller toutefois aux lobbyistes anti-tabac, qui risquent de porter un très vilain jugement de valeur sur ce «dernier cirque ambulant»...

Court-métrage promotionnel Ryan's Daughter: A Story of Love (1970, 6 mns.) (disque 2)
Ni plus ni moins qu'une version de luxe de la pré-bande-annonce (teaser), lui aussi largement récupéré par Laurent Bouzereau, plutôt bien conservé, montrant les coulisses sous un jour plus net et tablant sur la popularité cosmique de DOCTOR ZHIVAGO pour attirer l'attention. Peut-être pas le «Chef-d'Oeuvre» consensuel et lucratif que la MGM croyait avoir entre les mains, mais qui malgré tout rentra dans ses frais. Rappelons pour l'anecdote qu'exception faite du médiocre BRAINSTORM (1983) de Douglas Trumbull, du FAR AND AWAY (1992) de Ron Howard (l'Irlande, toujours...) et du HAMLET (1996) de Kenneth Branagh (à quand le DVD?), autant de retours sans lendemain, RYAN'S DAUGHTER fut le dernier long-métrage tourné en Super-Panavision 70mm.

La pré-bande-annonce et la bande-annonce, restaurée et au format (disque 1), viennent finalement compléter le tableau.

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Lors d'un hommage rendu à Maurice Jarre par le Festival des Films du Monde de Montréal il y a plusieurs années, Stephen M. Silverman me confia qu'il avait hérité de ses parents sa passion pour le réalisateur de LAWRENCE OF ARABIA, eux qui n'allaient presque jamais au cinéma, sauf pour David Lean, «parce qu'il fait des films importants». Cela reste de nos jours tout aussi vrai de RYAN'S DAUGHTER, oeuvre maudite du grand Sir David n'ayant du reste ni la portée ni la réputation de ses trois opus précédents, et qui dès sa sortie accusait quelques rides... Car l'on s'aperçoit, avec le recul, que c'étaient les rides de la maturité, celles d'un maître à filmer icaresque qui, couvert d'Oscars© et n'ayant plus rien à prouver, s'est accordé la pénultième faveur d'une autre love story aux proportions extravagantes, aboutissement et testament de ses recherches esthétiques, et qui assurément, procurera à l'oeil de toutes les générations un pur ravissement. Les bonzes de la Warner l'ont très bien compris, qui lui ont octroyé une édition DVD-anniversaire de pair avec son charme, à classer d'ores et déjà au palmarès des meilleures parutions vidéo de 2006. Et il me plaît d'imaginer qu'à Dublin ou ailleurs, Rose et Charles, ayant su enfin apprivoiser leurs différences, ont dû couler une vieillesse paisible, en songeant avec amusement au passé...

Studio éditeur : Warner
Date de sortie : 7 février 2006

Film : 4,5/5
Image : 5/5
Son VO : 4/5
Son VF : 4/5
Bonus : 4/5



Stéphane Michaud
steffm@dvdquebec.com

Lundi 10 Juillet 2006

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