Occupez-vous de vos fesses !Il ne faut pas le nier, l'être accomplit quotidiennement une somme d'actes routiniers qui, lorsqu'ils se retrouvent perturbés, le laissent dans le chaos le plus total. Je maîtrise le sujet pour avoir moi-même expérimenté ce désordre qu'il convient, dans mon cas, de qualifier de rectal. En effet, j'ai souffert d'un mal que peu de personnes osent aborder mais que je ne saurais taire plus longtemps. Ma témérité sans égal me pousse à vous mettre dans la confidence. A l'instar de milliers de bipèdes, j'ai souffert d'hémo…, comment dire, euh… d'hémorro…, enfin… d'hémorroïdes.
Occupez-vous de vos fesses !
Veuillez m'excuser pour ces coupures récurrentes, elles sont le résultat d'une humiliation quasiment inénarrable, dont les séquelles demeurent.
Coutumière des situations mortifiantes, je pensais à juste titre être aguerrie aux remarques vexantes et autres expériences déshonorantes qui m'ont valu le surnom de "Calamité Sabine". Un jour, alors que mon train arrière venait d'être percuté de plein fouet par un obus de mortier, je dus prendre le taureau par les cornes et me procurer au plus vite des extincteurs afin de sauver ce navire frappé par une avarie alarmante. Bien sûr, étant donné l'ampleur des dégâts, la totalité de l'équipage avait déjà sauté par-dessus bord, me laissant l'entière responsabilité d'un massacre qui n'était pas sans rappeler celui du Titanic. Tel un grand capitaine, je n'ai pas hésité un seul instant et plutôt que de hurler "Je suis la reine du monde" à la face d'un océan laminé par les beuglements de Céline Dion, je n'écoutai que ma pugnacité légendaire et lui dis : "Et bien qu'ils se noient tous, bande de lâches ! " Bien évidemment, j'avais mésestimé l'ampleur de l'avarie. C'est au seuil de la pharmacie que je sentis le navire prêt à chavirer. Le capitaine venait soudainement de baisser en grade. Je n'étais à présent rien d'autre qu'un moussaillon qui s'apprêtait à acheter une crème pour crise hémorroïdaire. Je pris mon courage à deux mains et à deux pieds et franchis la porte de ce lieu inhospitalier. Il ne va pas sans dire que le choix de la pharmacie et de l'horaire avaient fait l'objet d'une étude scrupuleuse. Elle se situait à 45 minutes de chez moi et il était précisément 8h30 du matin. D'après mes calculs, il était impossible que quiconque ne se trouve en ce lieu au même moment et encore moins une personne que je connaisse. J'avais vu juste puisque je fus accueillie par le silence des médicaments. Étant donné l'horaire et l'expression patibulaire de mon visage, le pharmacien devait probablement maintenir l'une de ses deux mains sur le bouton d'alarme, situé sous le comptoir. Seule ombre au tableau, la personne qui me faisait face était un homme. Je vous laisse imaginer le moment de solitude dans lequel on se trouve lorsqu'il est question d'évoquer son intimité rectale avec un parfait inconnu qui, de surcroît, se trouve être du sexe opposé. En bon moussaillon, il fallait me jeter à l'eau : "Je voudrais une crème pour soigner les crises hémorroïdaires, s'il vous plaît". Le niveau de décibels de ma voix avoisinant l'aphonie, ma phrase était parfaitement inaudible. Par conséquent, il me demanda de répéter. Essayant de déglutir tant bien que mal, je tentai de prononcer à nouveau cette phrase dénuée de finesse : "Je voudrais une crème pour soigner les crises hémorroïdaires, s'il vous plaît. - Quelle est la régularité des douleurs ? ". Mortifiée par le degré d'indiscrétion de cette question, j'eus envie de succomber à la petite voix qui me criait "Cours Forrest, cours !" mais le petit nabot, couleur haricot, alias maître Yoda, s'empressa de me rappeler que la force était avec moi. - "Euh… tous les jours. - Tous les jours !!! ". Cet échange commençait à devenir extrêmement saumâtre, de plus, la portée de sa voix était telle que bientôt tous les habitants de Paris et de Navarre seraient bientôt au courant de l'algie dont je souffrais. - "Avez-vous consulté un médecin ? - Non. - Je crois que ce serait préférable, étant donné la fréquence de vos douleurs." Cet excès de professionnalisme commençait à me faire bouillir. De nature extrêmement atrabilaire, comme l'ami Hulk, j'allais bientôt lâcher des paroles regrettables. - Vous voyez bien que je n'ai pas d'ordonnance, donnez-moi juste une crème qui me soulagera, il existe assez de pubs grotesques à la TV qui en vantent les mérites, non ? - Vous avez des saignements ? ". Cet être odieux venait de dépasser mon seuil d'acceptation de crétinisme avancé. - Qu'est-ce que vous entendez par saignements ? Vous parlez de ces écoulements mensuels qui font monter en moi des envies de meurtre à chaque fois qu'un bipède mâle m'adresse la parole ou parliez-vous de saignement rectal ? Si vous vouliez faire des diagnostics de médecins, il ne fallait pas échouer au concours de médecine !!! - Non mais je ne vous permets pas, quelle insolence !!! - Et bien il faut un début à tout. - Veuillez sortir, je vous prie ! - Avec plaisir !!! Je venais à nouveau de faire preuve de mon asocialité à l'encontre de la gente pharmaceutique, ces êtres rendus asexués par des blouses inesthétiques qu'ils arborent obstinément dans un but encore inconnu à ce jour. Eprouvée à l'idée d'avoir à rééditer l'expérience auprès d'une autre pharmacie de banlieue, je sortis ma liste sur laquelle figuraient les adresses de pharmacies voisines. Ma roue de secours en prévision d'un débordement évident de ma part. Cette fois-ci, je fus un peu plus décontractée à la vue de mon interlocutrice visiblement à l'aube de la post-retraite, qui oublierait bien vite le mal dont je souffrais ce qui m'éviterait bien des sueurs froides à la pensée que d'autres individus de cette planète soient au courant du mal dont je souffrais. -"Bonjour, je souffre d'hémorroïdes, j'ai des saignements fréquents, des douleurs quotidiennes et j'irai voir le médecin dans une autre vie. Vous pouvez faire quelque chose pour moi ?" Ces deux phrases insensées que je venais de lui asséner et que j'aime infliger à mes interlocuteurs lorsque je souffre de stress avancé, la firent sourire. En sortant, je ne pus dissimuler mon soulagement quasi ataraxique que seul un être perturbé et en proie à un mal accablant pouvait ressentir. Alors que je franchissais le hall de mon immeuble, je saluai ma gardienne qui était, comme à l'accoutumée, postée en bas de l'escalier à vitupérer avec une de mes voisines. Cet être odieux avait dû être livré avec les murs. Le sol, qu'elle avait dû lessiver avec la diligence d'un escargot, brillait comme dans une pub de Monsieur Propre. En mal de clowneries, mon corps, qui répondait rarement aux ordres de mon cerveau, n'en fit qu'à sa tête une fois de plus. Mon être, inlassablement attiré par la gravité newtonienne, me donna à nouveau l'opportunité de sentir de près les effluves citronnées du carrelage en se vautrant de tout son long sur le sol. Bien sûr, les deux femmes s'empressèrent de me relever. Dans la chute, le sac, qui contenait ma potion magique, avait lui aussi fait les frais du manque de coordination de mes membres pour atterrir aux pieds de mon ennemi. Mon achat, qui était sorti de son écrin, se rendit visible à la face du monde. Madame Sébillet, qui tenait à présent la crème entre ses mains fripées, me lança un regard pervers dont elle seule avait le secret. Je me voyais déjà invitée à l'atterrante émission d'Evelyne Thomas en apportant mon témoignage pathétique à la question qui nous anime tous : "Comment le voisinage a-t-il découvert que vous souffriez d'hémorroïdes ?". "Oh, mon défunt mari souffrait lui aussi d'hémorroïdes, il a même été opéré vous savez" dit Mme Sébillet. La vipère venait de cracher son venin à mon visage garance de honte. La dernière once de dignité m'avait quitté, tout le quartier serait bientôt au courant. Je pensais déjà à la somme qu'il me faudrait retirer de mon livret pour pouvoir me payer un aller simple vers une île lointaine. Ma voisine, que j'allais bientôt exécrer autant que les autres, me proposa d'aller voir son mari, un médecin exerçant à deux pas de là. i["Non, ça va aller, je vous assure. -Ne tardez pas trop, il ne faut pas plaisanter avec ça" Alors que je réfléchissais aux 101 façons possibles de me défenestrer, je fus soulagée de les entendre marmotter sur le mari de la voisine, ce qui remettait à plus tard mes envies de rencontrer la grande Faucheuse. Une semaine plus tard, après avoir essuyé les regards inquisiteurs du concentré d'abrutis qu'abrite mon immeuble, je dus me résoudre à la fatalité de mon déplorable karma et me rendre chez un médecin. Baignant dans la sueur, le regard aux abonnés absents, j'étais dans l'expectative d'une mort annoncée. La salle d'attente avait des allures d'ultime refuge pour Sabine Manolete qui allait de toute évidence se faire encorner dans l'arène. En entendant mon nom, je courbai l'échine et me rendis d'un pas apathique vers le cabinet de l'abjection où j'entendais déjà la foule me jeter l'opprobre. La jeune doctoresse (il ne pouvait bien sûr pas s'agir d'un homme, réfléchissez un peu voyons !) m'écouta sans siller alors que je tentais de lui dépeindre l'état de la situation. Bien sûr, je n'oubliai aucun détail, de l'avarie du Titanic en passant par la noyade inéluctable de Léonardo Di Caprio. Quand elle me demanda si j'avais pour habitude de consommer des substances illicites, je compris que mes talents de narratrice dans le domaine des catastrophes en mer ne l'avaient pas séduite. Mon dernier élan de sens commun me fit remarquer que cet être portait une blouse, j'en arrivai donc à l'accablante conclusion que la finesse ne pourrait avoir cours en ce lieu maudit. En l'entendant enfiler ses gants chirurgicaux, je compris que l'heure du toucher rectal était venue. Bien sûr, l'ami Yoda s'était défilé, me laissant accomplir seule mon destin de martyre. Ainsi, l'expérience déshonorante du toucher est venue s'ajouter à la longue liste des tribulations qui pimentent ma vie et dont je me passerais sans mal. Je dois néanmoins saluer l'efficacité de la médecine moderne, sans qui mon train arrière serait perdu. Si vous aussi êtes atteint de ce fléau, je vous invite à consulter si le rectum vous en dit. Mardi 18 Mai 2004
Sabine Tessier
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