MON ONCLE ANTOINE (1971), l’édition DVD zone 1Discuter de la force et de l’avenir du cinéma québécois est aujourd’hui chose très courante. Avec les difficultés que l’on connaît sur les manques de financement et la question des films à grande cote au box-office versus les petits films d’auteur à saveur intellectualisante, nous sommes en mesure de nous poser la question sur notre héritage cinématographique en rapport direct avec notre identité qui, tout comme notre peuple, a une tradition bien jeune. Du pauvre LA PETITE AURORE L’ENFANT MARTYRE (1952, Jean-Yves Bigras) au grand succès de C.R.A.Z.Y. (2005, Jean-Michel Vallée), plusieurs films et réalisateurs ont réussi à faire leur marque et élever notre cinéma à un niveau supérieur. On peut penser à des réalisateurs de la vieille école comme le trop souvent cité Denys Arcand (à qui l’on ne doit aucunement enlever le mérite), Jean-Claude Lord, Francis Mankiewicz, Jacques Brault, Claude Jutra et compagnie, la plupart issus de l’Office National du Film, grande richesse de notre cinéma québécois et canadien.
MON ONCLE ANTOINE (1971), l’édition DVD zone 1
Depuis environ deux ans, l’ONF nous fait d’ailleurs l’honneur de rendre ces films disponibles sur DVD avec des titres comme LE TEMPS D’UNE CHASSE de Francis Mankiewicz (1972), LA VIE HEUREUSE DE LÉOPOLD Z de Gilles Carle (1965) jusqu’au chef-d’œuvre documentaire POUR LA SUITE DU MONDE de Pierre Perrault (1963). C’est maintenant avec plaisir que nous pouvons finalement voir sur les tablettes ce qui est considéré par plusieurs comme le meilleur film canadien de tous les temps : MON ONCLE ANTOINE de Claude Jutra. Paru précédemment en 2001 sous l’étiquette Image entertainment ainsi qu’en supplément du DVD du documentaire de Paule Baillargeon CLAUDE JUTRA : PORTRAIT SUR FILM (2002), ce film occupe maintenant sa place entière sur ce DVD tout à fait honnête publié par l’ONF en collaboration avec Christal Films.
Dans une région minière à l’époque des années quarante, des villageois s’affairent aux préparatifs de la veille de Noël. On se lève de bonne heure au magasin général où oncle Antoine (Jean Duceppe) et tante Cécile (Olivette Thibault), avec l’aide de leur employé Fernand (Claude Jutra), leur neveu Benoît (Jacques Gagnon) et la petite Carmen (Lyne Champagne), préparent la vitrine de Noël pour les clients qui viendront se réunir avec l’intention de faire leurs achats et commencer à célébrer. L’atmosphère est à la fête, mais aussi au potinage et aux mots dits à voix basse par les gens occupés à écornifler dans la vie des autres. Alors que c’est la seule journée de l’année où les employés de l’usine ont congé, on cherche du réconfort auprès des autres et on raconte ce qu’on a sur le cœur. Tout semble aller bien comme à l’habitude lorsque Cécile reçoit un appel de Madame Poulin (Hélène Loiselle) dont le fils aîné vient de décéder. Elle envoie immédiatement son mari Antoine, également entrepreneur en pompes funèbres, accompagné du jeune Benoît qui a insisté pour l’accompagner. Durant son voyage avec oncle Antoine, Benoît découvrira bien des choses, les bonnes comme les mauvaises. Alors qu’il est confronté aux dures réalités de la mort précoce, aux désillusions et à la trahison des adultes, Benoît apprendra à être un homme. Un des plus grands mérites de MON ONCLE ANTOINE est l’immense charge poétique évoquée par le récit. Chaque moment est montré avec une sobriété telle que l’on se sent littéralement imprégné de l’univers des personnages. On prend le temps de créer un décor mélancolique et de laisser vivre les personnages afin de les rendre les plus vivants possibles. À la vision de certaines scènes notamment celles du magasin général, on se croirait presque dans un documentaire tant les personnages sont près de nous. Les images de la nature et de l’hiver canadien sont d’une telle beauté qu’elles nous apparaissent à l’image d’un tableau de Jean-Paul Lemieux. La vision de mon oncle Antoine en manteau de fourrure avec sa bouteille de gin accompagné de son neveu Benoît fait d’ailleurs partie, à mon avis, d’une des plus belles du cinéma. Cette poésie des images savamment montrée par le travail de Michel Brault est d’ailleurs brillamment rendue par la superbe musique de Jean Cousineau dont la mélancolie et la tristesse appuient superbement la beauté et l’intensité émotionnelle qui nous est donnée à voir. Cependant, même si l’on peut souligner la mélancolie des propos, la vision du réalisateur sur le récit et l’époque décrite n’est aucunement nostalgique. Il n’y a qu’à penser à la phrase inscrite comme avant-propos au début du film : « Au pays de Québec dans la région de l’amiante, y’a pas si longtemps... » La mention d’une époque pas si lointaine nous montre le besoin de se souvenir de la soumission de ce peuple qui se débat encore contre l’obscurantisme à l’époque de la réalisation du film, celle de la révolution tranquille. Alors que, même si bien des changements sont amorcés, il reste malheureusement encore de nombreuses injustices à corriger. Il est étonnant d’ailleurs de constater à quel point le film de Jutra est riche en propos critiques sur la société pré-Révolution tranquille. On montre assez crûment l’exploitation et la pauvreté des travailleurs de la mine qui sont habitués à vivre pour un petit pain et n’ayant aucun pouvoir de parole. Cela commence dès le début du film alors que Jos Poulin (Lionel Villeneuve) se fait enguirlander en anglais par son patron et qu’il répond à son fils lui demandant ce que son patron lui a dit : « Je l’sais pas, je parle pas anglais. » C’est donc un peuple écrasé par la soumission dans cet univers où l’argent appartient aux anglais qui sous-payent leur employés dans le but de faire plus de profits. On sent cette critique un peu plus loin dans le film lorsqu’une femme regardant par la fenêtre le grand patron de la mine qui vient apporter des présents aux villageois marmonne avec rage : « V’la le patron de la mine qui garoche ses bébelles. Pas encore d’augmentation cette année. » On critique aussi assez sévèrement la politique de Duplessis entre autres lors d’une scène où Jos Poulin est aux urinoirs, laissant aux spectateurs le loisir de lire les inscriptions haineuses sur le mur. On peut y apercevoir toutes sortes de propos obscènes dont le plus visible nous est montré comme une claque en pleine face : « Duplessis mes fessent ». Ces propos accompagnés de dessins vulgaires et même d’un dessin de la tête de Hitler avec une croix gammée à côté nous montrent un peuple en colère qui sent le besoin de s’exprimer en sachant très bien qu’il n’a pas les moyens de contester. Le départ de Jos Poulin vers la ville illustre d’ailleurs cette volonté de se défaire de cette pauvreté rurale qu’il ne peut plus supporter. On aurait d’ailleurs senti encore plus le pouvoir dénonciateur du film s’il avait conservé son titre original, SILENT NIGHT, astucieuse expression qui évoque à la fois un célèbre cantique de Noël et le silence du peuple soumis aux injustices. On peut parler aussi du silence de Benoît, complètement désillusionné par les secrets qui planent sur sa famille. Le film MON ONCLE ANTOINE s’est vu remporter de nombreux prix à travers le canada et au niveau international. C’est d’ailleurs un des premiers films à avoir eu une reconnaissance en dehors du Canada. C’est cependant sur notre territoire qu’il reçut le plus d’honneurs. En 1980, il a été nommé meilleur film de l’histoire du Québec dans le cadre d’un sondage réalisé auprès des critiques de la revue Séquences. Il s’est vu attribuer le prix honorifique du meilleur film canadien au Festival international du film de Toronto en 1984 ainsi qu’en 1993. En dépit de tous ces honneurs, Claude Jutra n’a jamais été impressionné outre mesure par ces remises de prix si ce n’est le fait qu’ils ont au moins le mérite de donner l’occasion à un plus grand public de voir le film. Ce grand réalisateur, qui interprète également quelques rôles dans ses longs-métrages, a d’ailleurs un parcours plutôt intéressant. Né en 1930, il délaissa des études de médecine pour entrer à l’ONF en 1956 afin de collaborer à la réalisation de plusieurs court-métrages dont IL ÉTAIT UNE CHAISE de Norman McLaren. Après un voyage en Europe où il a collaboré avec plusieurs grands noms dont François Truffaut et Jean Rouch, il retourne vers sa région natale et quitte l’ONF pour se lancer dans la production indépendante. En 1963, il réalise le film À TOUT PRENDRE qui surprend par son propos moderne et novateur sur la société. Toujours avec un sens aiguisé pour le propos social, il s’intéresse à la vision des jeunes à l’aube de la révolution tranquille dans le documentaire WOW paru en 1970. On lui doit une belle interprétation du roman de Anne Hébert, KAMOURASKA en 1973. Le film POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE (1975) sera le dernier de ses grandes oeuvres cinématographiques francophones avant qu’il se tourne vers la réalisation de films et d’épisodes télé en anglais. Il retournera en français pour sa dernière oeuvre en 1984, LA DAME EN COULEUR. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il finira sa vie de manière tragique en se jetant dans les eaux du fleuve St-Laurent. Depuis ce temps, le public québécois se souvient de ce grand homme du cinéma et a fait de lui un symbole de la mémoire cinématographique collective en donnant le nom de Jutra aux prix du cinéma québécois, l’équivalent des Oscars© aux États-Unis et des Césars en France. Le film MON ONCLE ANTOINE est présenté ici en format original 1.33:1. Sans être d'une qualité époustouflante, l'image est somme toute acceptable et nous donne pleinement la satisfaction de la beauté des scènes présentées. Une bande son Dolby Digital 2.0 Mono en version originale française et une traduction anglaise sont disponibles. Pour les anglophones ayant tout de même le soucis d’une version originale bénéficiant de toute la couleur du parler québécois, une option de sous-titres anglais est proposée. Notez que l’édition en vente sur le site Internet de l’ONF est exactement la même que Christal Films distribue en magasin, et ce, malgré la jaquette qui semble différente. Suppléments : Au début du DVD, nous avons la possibilité de visionner quelques bandes-annonces de films distribués par Christal Films : LA PEAU ET LES OS... APRÈS de Hélène Bélanger-Martin, OSS :117 de Michel Hazanavicius et LE DERNIER TRAPPEUR de Nicolas Vanier. Nous avons également la possibilité de visionner le court-métrage de Claude Jutra et Norman McLaren, IL ÉTAIT UNE CHAISE, un classique en son genre mêlant animation et prise de vues réelles. Bien sûr, l’ajout d’un documentaire sur le film ou sur le réalisateur aurait été appréciable, mais nous pardonnons amplement ce manque vu le fait que le documentaire de Paule Baillargeon, CLAUDE JUTRA : PORTRAIT SUR FILM est déjà disponible sur DVD. De plus, l’ajout de tels suppléments, aurait probablement fait augmenter le prix du DVD qui est offert à prix fort accessible. ------------------------------------------------------- Vous ne pouvez passer à côté de ce petit bijou qui fait littéralement partie de notre héritage historique et cinématographique. C’est avec plaisir d’ailleurs que nous pouvons enfin voir de plus en plus de titres québécois sortir en DVD par le biais d’éditeurs comme Christal Films, Séville et l’ONF. Ce dernier vient d’ailleurs de lancer la nouvelle collection Carte Blanche mettant en vedette des classiques du cinéma québécois avec cinq films dont : C’EST PAS LA FAUTE À JACQUES CARTIER (1967, Clément Perron et George Dufaux), YUL 871 (1966, Jacques Godbout) et LES BRÛLÉS (1959, Bernard Devlin). Studio éditeur : Christal Films/ONF Date de sortie : 7 novembre 2006 Film : 5/5 Image : 4/5 Son VO (VF) : 3,5/5 Son VA : 3/5 Bonus : 3/5 Roxane Tremblay roxanetremblay@uneporte.com Jeudi 1 Février 2007
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