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Dimanche 5 Février 2012
11:28

LE QUAI DES BRUMES (1938), le DVD zone 1 de l’éditeur CRITERION

La portion la plus intéressante de la filmographie du cinéaste Marcel Carné est sans contredit celle se situant entre 1937 et 1946, période durant laquelle il combina son grand talent de réalisateur à celui du scénariste-poète Jacques Prévert. Durant les dix années que dura cette fructueuse et judicieuse collaboration, les deux hommes accouchèrent de huit films dont plusieurs comptent aujourd’hui parmi les fleurons du cinéma français. Tourné en 1938 et brillamment adapté d’un roman de l’auteur Pierre Mac Orlan, LE QUAI DES BRUMES est assurément l’un des plus importants accomplissements du célèbre duo. Il s’agit d’une œuvre cruelle et touchante qui s’inscrit admirablement dans un genre cinématographique baptisé le « réalisme poétique ».



LE QUAI DES BRUMES, le DVD zone 1 de l’éditeur CRITERION
LE QUAI DES BRUMES, le DVD zone 1 de l’éditeur CRITERION
Déserteur en fuite, Jean (Jean Gabin) débarque au Havre où il compte dénicher un abri temporaire avant de quitter définitivement la France. Sans le sou, il se retrouve au beau milieu de la nuit chez Panama (Delmont), l’énigmatique propriétaire d’une bicoque située au bout des quais. Dans ce décor sordide où il est, malgré tout, chaleureusement accueilli, Jean fait la connaissance de Nelly (Michelle Morgan), une orpheline fugueuse terrorisée par son tuteur Zebel (Michel Simon). Au cours de cette longue nuit qu’ils passent à discuter, les deux êtres doucement se rapprochent et se révèlent. Au matin, alors que le soleil dissipe peu à peu les brumes de cet étrange décor portuaire, ils marchent côte à côte les long des eaux, une promesse de bonheur éclairant leurs yeux fatigués. La fatalité voudra cependant que Zebel fasse obstacle à cet élan romantique. Pourchassé par Lucien (Pierre Brasseur) et sa bande pour une sombre affaire de disparition d’homme, Zebel usera d’un indécent chantage afin de convaincre Jean de lui venir en aide. Ce dernier n’est cependant pas disposé à collaborer avec cet être qu’il juge méprisable et répugnant.

C’est après avoir assisté à une représentation du film DRÔLE DE DRAME (1937) que l’acteur Jean Gabin, impressionné par l’univers unique de Carné et Prévert, décida de contacter le cinéaste afin de lui offrir ses services. Enchanté, Carné lui parle du QUAI DES BRUMES, un projet sombre aux accents anarchistes que Gabin s’empresse d’imposer aux studios de l’UFA, compagnie de production allemande avec laquelle il est alors sous contrat. Devant l’enthousiasme de l’acteur, les studios ne prennent pas la peine de lire le synopsis rédigé par Prévert et donnent le feu vert au projet. Le scénario final est cependant refusé par les services de propagande nazis qui en jugent le propos amoral et subversif. C’est le tristement célèbre docteur Goebbels qui ordonne l’annulation complète du tournage et oblige Carné à chercher ailleurs une source de financement pour son projet. Fort heureusement, le producteur Gregor Rabinovitch accepte de racheter les droits cinématographiques de l’œuvre. Il donne ainsi, un peu malgré lui, le coup de pouce décisif qui permit la création de l’un des films les plus controversés du cinéma français d’avant-guerre.

Suite à l’important succès critique et public qu’il connut lors de sa sortie en salle, LE QUAI DES BRUMES fut sélectionné pour représenter la France lors de la Biennale de Venise. Cette surprenante annonce déchaîna les foudres d’un certain public français qui avalait de travers l’idée qu’un film faisant l’apologie d’un déserteur ait été choisi pour représenter leur pays dans un festival de prestige. Le film se buta également aux autorités italiennes, profondément endoctrinés par la pensée musolinienne, dont les principaux représentants firent pression sur le jury du festival afin que LE QUAI DES BRUMES ne reçoive pas le très convoité Lion d’or. Le film de Carné fut malgré tout récompensé par le prix de la mise en scène ; une reconnaissance honorable de la part d’un jury qui tenait mordicus à souligner au moins l’une des grandes forces de l’œuvre.

Soixante-six ans ont passé depuis la sortie du film. Pour la nouvelle génération de cinéphiles, les éléments de controverse du QUAI DES BRUMES ne sont plus qu’un mince voile recouvrant à peine son délicieux récit. Maintenant placé hors de son contexte historique, le film a pris la forme tranquille d’un drame humain où les émotions, toujours à fleur de peau, sont prédominantes au reste. De cette œuvre d’art, on retient évidemment le mariage réussi entre le réalisme sombre des images de Carné et la profonde beauté poétique des mots de Prévert mais également l’extraordinaire jeu des comédiens qui, dans des performances pouvant paraître aujourd’hui théâtralement excessives, donnent chair à l’univers particulier du QUAI DES BRUMES. On pense évidemment à Jean Gabin et Michelle Morgan, devenus un couple mythique du cinéma, mais également à Michel Simon, dans l’un des rôles les plus antipathiques du cinéma français, ainsi qu’à Pierre Brasseur qui campe ce pleutre pathétique de Lucien, l’un des personnages pivot de cette grande histoire.

LE QUAI DES BRUMES est présenté dans son format d’image respecté de 1.33:1 (plein écran). Malgré tout le mérite de cette édition DVD qui ne présente aucun défaut lié au transfert ou à la compression, il faut malheureusement souligner que l’image du film, sans doute en raison de l’âge et de l’état du matériel source utilisé, est d’une qualité très inégale. Ainsi, certains plans sont d’une clarté et d’une définition étonnante (signe d’une minutieuse restauration) tandis que d’autres présentent de graves problèmes de fourmillement et d’instabilité au niveau de la luminosité. De plus, de nombreuses imperfections dans la pellicule sont visibles durant une bonne partie du visionnement. Elles ne détournent cependant que rarement l’attention du spectateur. Malgré ces défauts, il est important de mentionner que cette édition du QUAI DES BRUMES est tout à fait recommandable et qu’il serait dommage de se priver d’en faire l’acquisition pour les quelques désagréments liés à sa qualité d’image générale. Les consommateurs doivent comprendre qu’il s’agit là d’un problème lié à la mauvaise préservation du négatif original et qu’il serait sans doute difficile, voire impossible, d’en obtenir un meilleur résultat. Soulignons au passage que cette édition du QUAI DES BRUMES présente les mêmes caractéristiques que l’édition distribuée en zone 2 par Studio Canal. Les deux transferts proviennent donc fort probablement de la même source.

La bande-son originale française du QUAI DES BRUMES est présentée dans un format Dolby Digital 1.0 Mono qui respecte le format d’origine. Malgré un léger bruit de fond parfois perceptible et une légère saturation lors de certains passages, cette bande-son restaurée s’avère en tout point satisfaisante. La richesse des dialogues est adéquatement rendue, ce qui demeure l’un des atouts importants de cette grande œuvre. À noter que cette édition CRITERION inclut des sous-titres anglais optionnels.

Très peu de suppléments accompagnent LE QUAI DES BRUMES. Outre une bande-annonce qui a vu des jours meilleurs, on ne retrouve ici qu’une courte galerie de photos. Heureusement, un impressionnant livret de 32 pages accompagne le DVD. Il propose de nombreuses informations pertinentes qui aideront le cinéphile à mieux aborder l’œuvre qu’il s’apprête à visionner.

Avec LES ENFANTS DU PARADIS, LE QUAI DES BRUMES est le second film de Marcel Carné à venir s’ajouter à l’impressionnant catalogue de l’éditeur CRITERION. Œuvre mythique qui ne fut pas toujours jugée à sa juste valeur (on se rappelle son violent rejet par les tenants de la Nouvelle-Vague), elle a fort heureusement retrouvé aujourd’hui ses lettres de noblesse et c’est un honneur mérité que de la placer parmi les chefs-d’œuvre du septième art. Il ne reste plus maintenant qu’à se plonger dans ce paysage sombre où, pendant que la cheminée d’un bateau crache son nuage de fumée noire dans le ciel, un Gabin attendri plonge son regard dans celui de la ravissante Michelle Morgan.

Studio éditeur : CRITERION
Date de sortie : 20 juillet 2004

Film : 5/5
Image : 4/5
Son VO (VF) : 4/5
Bonus : 2,5/5



François Lajoie
francois@dvdquebec.com

Vendredi 20 Août 2004

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