DEAD RINGERS (1988), DVD (15th Anniversary Special Edition) de CRITERION, réédité par TVA FilmsDeux jumeaux gynécologues, Elliot et Beverly Mantle, vont voir leur vie basculer lorsqu’ils vont tous deux tomber amoureux de Claire Niveau, une comédienne ayant pour particularité de posséder trois utérus…
DEAD RINGERS (1988), DVD (15th Anniversary Special Edition)
Un accouchement difficile
Si l’on tient à remonter au plus profond de la genèse de DEAD RINGERS, il faut se rendre jusqu’au tout début de la décennie soixante-dix. A cette époque, David Cronenberg avait entrepris la rédaction d’une série d’ébauches de romans et de nouvelles dont le personnage principal, chaque fois différent, se prénommait invariablement Roger Pagan. L’un de ces essais, intitulé «Roger Pagan gynécologue», racontait par le menu le parcours d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence qui, pour tenter de percer les mystères de l’intimité féminine, usurpait la fonction de gynécologue. C’est alors qu’il était encore en train d’esquisser cet embryon de récit, que l’on peut raisonnablement considérer comme le ferment de DEAD RINGERS, que David Cronenberg fit une rencontre déterminante qui allait avoir, à plusieurs titres, une importance primordiale dans la gestation du film. Fin 1970, grâce à l’obtention d’une bourse d’étude, le réalisateur quittait provisoirement le Canada pour venir s’installer dans le Midi de la France. C’est dans le village de Vence qu’il fit la connaissance de Jim Ritchie, un talentueux artiste plastique montréalais installé depuis quelques temps sur la côte d’azur. Fasciné par l’œuvre mais aussi par la personnalité du sculpteur, David Cronenberg décida de lui consacrer un court métrage intitulé: «Jim Ritchie Sculptor». L’influence que l’artiste exercera sur David Cronenberg se fera ressentir sur de nombreux aspects de l’élaboration de DEAD RINGERS. Tout d’abord d’un point de vue strictement humain, car à partir de cette rencontre, le réalisateur n’envisagera plus le personnage de Roger Pagan (qui constitue, on l’aura deviné, le brouillon des personnages d’Elliot et Beverly Mantle) que comme une représentation plus ou moins fantasmée de la personnalité du sculpteur. A cela se superposera une double révélation artistique. En effet, Jim Ritchie se chargera durant cette période d’initier le jeune cinéaste aux rudiments des arts plastiques. De façon prémonitoire, une des premières séries d’œuvres dont David Cronenberg accouchera s’intitulera «Instrument for operating on mutant», préfigurant ainsi de façon troublante les instruments chirurgicaux hybrides dévoués à l’anatomie d’improbables femmes mutantes que concevra quelques vingt ans plus tard Beverly Mantle. Le sculpteur, probablement intrigué par l’orientation plutôt inhabituelle de l’inspiration de son jeune disciple, lui fera également cadeau d’un très ancien recueil de gravures consacré à l’histoire des instruments chirurgicaux. C’est à partir de certaines des illustrations composant ce recueil que sera conçu, bien des années plus tard, le générique de début de DEAD RINGERS. De retour au Canada, David Cronenberg continua à se consacrer à l’écriture de la saga de Roger Pagan, lui donnant étonnamment une orientation tout à fait différente de celle dans laquelle il semblait l’avoir engagée avant son séjour en France. Ainsi le personnage devenait une sorte de serial killer fraîchement sorti de prison qui semblait vouloir nouer une idylle avec la propriétaire d’une galerie d’art. C’est la découverte d’un simple fait divers qui, quelques années plus tard, fit une fois de plus bifurquer le projet vers une nouvelle orientation. En 1975, la découverte de ce que l’on appela «l’affaire Marcus» défraya durant plusieurs mois la chronique judiciaire en Amérique du Nord. Les jumeaux Marcus, d’éminents gynécologues new-yorkais, qui avaient été accusés d’avoir abusé de bon nombre de leurs patientes, furent retrouvés sans vie, gisant au milieu des immondices dans le luxueux appartement qu’ils habitaient ensemble. Les conditions entourant ce double suicide exercèrent une telle fascination sur David Cronenberg qu’il amassa au fil des mois une documentation considérable sur tout ce qui touchait de près ou de loin au funeste destin des frères Marcus. C‘est en 1977 que fut publié, sous la plume de Bari Wood et Jack Geasland, un ouvrage très largement inspiré de la tragédie des frères Marcus intitulé «Twins». Ce médiocre docu-roman racontait les déboires de jumeaux gynécologues, que l’amour d’une femme poussait à s’entre-déchirer. Bien que très conscient de la piètre qualité littéraire du roman, David Cronenberg s’empressa de prendre une option sur les éventuels droits d’adaptation cinématographiques de «Twins» et ce, pour des raisons purement légales. En effet, les ayants-droits des frères Marcus n’ayant manifesté aucune velléité d’action en justice à l’encontre de Bari Wood et Jack Geasland, le réalisateur pensait, à juste titre d’ailleurs, qu’en donnant à son projet l’apparence d’une adaptation du roman, il se prémunissait ainsi contre d’éventuelles tracasseries d’ordre juridiques. Ce fut le franc succès rencontré en Amérique du Nord par «Scanners» en 1981 (le film fut classé durant plusieurs semaines en tête du box office) qui permit enfin à David Cronenberg d’envisager sérieusement de s’atteler à l’élaboration de «Twins». Après avoir gagné à sa cause la productrice exécutive Carol Baum, qui avait en vain tenté le convaincre d’accepter d’adapter à l’écran le best seller de Stephen King «The Dead Zone», le réalisateur contacta plusieurs scénaristes afin de l’aider à rédiger un script inspiré de l’affaire Marcus. Pendant ce temps, Carol Baum parvenait, de son côté, à persuader un producteur de s’intéresser au projet. Hélas, au bout de quelques mois, l’entreprise achoppa sur un différend artistique majeur entre David Cronenberg et ses nouveaux partenaires: ces derniers tenaient à mettre en chantier le film aussitôt que possible alors que le réalisateur estimait le scénario encore imparfait et prévoyait de consacrer encore plusieurs semaines à son perfectionnement. Suite à ce désaccord, le projet fut abandonné, début 1983, tandis qu’ironiquement David Cronenberg partait sans Carol Baum réaliser une adaptation de «The Dead Zone» pour le compte du producteur Dino de Laurentiis. Le projet «Twins» refit surface en 1986, alors que David Cronenberg triomphait encore une fois au box office grâce à son audacieux remake de «The Fly». Le metteur en scène décida donc de profiter de ce regain de notoriété pour relancer son concept de film consacré à l’affaire Marcus, avec, cette fois-ci, le producteur Marc Boyman (qui l’avait assisté sur«The Fly») prêt à lui prêter main forte. Armé d’un scénario (fruit du travail acharné de David Cronenberg et de son complice Norman Snyder avec qui il avait déjà collaboré sur la série télévisée «Programme X» et sur «Crimes of the Future») qui répondait cette fois-ci à toutes les exigences du réalisateur, les deux hommes entreprirent de démarcher de nombreuses maisons de production, mais en vain: le sujet était immanquablement jugé trop débilitant voire trop scabreux pour qu’elles se risquent à l’endosser. Seule la firme ABC Motion Picture sembla un temps intéressée par le projet mais finit au bout du compte par jeter l’éponge. Ce fut finalement Dino de Laurentiis, qui, touché par le sujet (ayant lui-même un frère jumeau), offrit à David Cronenberg le financement et les conditions nécessaires (liberté artistique, final cut…) à la mise en place du processus de production de «Twins». David Cronenberg et Marc Boyman commencèrent à faire construire les décors du film (qui se déroule, à de très rares exceptions près, uniquement en intérieur) et se mirent en quête des comédiens principaux devant incarner les frères Marcus (rebaptisés pour l’occasion Mantle) et la comédienne Claire Niveau. Le réalisateur tenait, pour des raisons intrinsèques à la structure même du film, à ce que les deux frères soient interprétés par un seul et unique comédien (et non par des acteurs jumeaux ou encore des frères dont on aurait accentué la ressemblance par l’utilisation de maquillages). Restait à trouver un comédien ayant suffisamment de maîtrise pour être capable d’incarner presque simultanément deux personnages, jumeaux de surcroît et quasiment identiques. Le script de «Twins» fut donc envoyé à une trentaine d’acteurs nord-américains (dont James Woods qui avait déjà collaboré avec David Cronenberg sur «Vidéodrome»). Tous déclinèrent le rôle. Étonnamment, la plupart ne dépassèrent pas la lecture du premier quart du scénario, capitulant tous sur une même séquence, celle de l’examen gynécologique de Claire Niveau. Bien que formellement assez anodine (la scène devait être filmée en plans moyens alternant champs et contrechamps sur les visages des protagonistes), cette séquence semblait poser un problème insurmontable à la majorité des comédiens pressentis. David Cronenberg en vint à la conclusion que, si curieusement, l’immense majorité des acteurs américains ne rechignent généralement pas s’incarner en meurtrier sadique en tueur en série ou maniaque sexuel, un étrange blocage semblait les inhiber au moment de se projeter dans le personnage d’un gynécologue dans l’exercice de ses fonctions. Le réalisateur décida par conséquent de tenter sa chance auprès de comédiens européens, qu’il espérait plus audacieux que leurs confrères nord-américains. Le premier d’entre eux à être contacté fut le britannique Jeremy Irons. Emballé par le script, le comédien accepta sans l’ombre d’une hésitation le double rôle d’Elliott et Beverly Mantle. Il apparaît à posteriori que l’élégant et subtil Jeremy Irons était véritablement l’acteur rêvé pour incarner les deux protagonistes principaux du film. En outre, sa très considérable expérience théâtrale (il lui était assez souvent arrivé de jouer trois rôles différents dans trois pièces différentes dans la même journée lors de tournées au sein d’une troupe shakespearienne) allait lui permettre de passer d’Elliott à Beverly et inversement en un clin d’œil avec une aisance stupéfiante. Pour le personnage de Claire Niveau, le premier choix de David Cronenberg se portait sur la québécoise Geneviève Bujold. Mais la comédienne, qui venait tout juste de finir une série de trois remarquables films avec le cinéaste Alan Rudolph («Choose me», «Trouble in mind» et «The Moderns») choisit, après mûre réflexion, de décliner le rôle. Cette fin de non recevoir fut une énorme déception pour le réalisateur. Lui qui avait toujours mis un point d’honneur à respecter les décisions des comédiens décida cette fois-ci de faire une entorse à ses sacro-saints principes et se résolut à aller relancer une nouvelle fois Geneviève Bujold Après plusieurs rencontres, le réalisateur parvint à la convaincre d’accepter le rôle de Claire Niveau, lui garantissant qu’il lui laisserait même l’opportunité de s’impliquer dans certains aspects du personnage. Enfin, pour incarner le designer Anders Wolleck, David Cronenberg fit appel à son vieil ami le peintre et sculpteur Stephen Lack qui avait naguère tenu le rôle principal de «Scanners». Une fois les comédiens recrutés, toute une série de long et fastidieux essais furent entrepris, visant à mettre au point les cameras assistées par ordinateur devant permettre les twinning effects, ces plans permettant d’intégrer Jeremy Irons, interprétant les rôles des deux frères Mantle dans un même plan. Pour ce faire, le comédien devait jouer une première fois la scène en incarnant l’un ou l’autre des jumeaux alors qu’un comédien lui donnait la réplique. Il endossait ensuite la personnalité du second des frères tandis qu’il écoutait, grâce à une oreillette, le son de la première prise de la scène, se donnant ainsi la réplique à lui-même. Malheureusement, le sort semblait vouloir s’acharner sur «Twins». Le producteur Dino de Laurentiis, suite à toute une série d’échecs commerciaux aussi injustifiés que cuisants («Dune», «Year of the Dragon», «Desperate Hours», «Manhunter»...), se vit contraint pour des raisons financières de se retirer du projet. Le réalisateur se trouva donc dans l’obligation de se remettre en quête de financement pour espérer mener son film à terme. Il parvint finalement à ses fins par le biais de la toute jeune firme «Morgan Creek» qui accepta de supporter le projet à hauteur de cinquante pour cent du budget. Juste avant le début des prises de vues, David Cronenberg eut la surprise d’être contacté par le réalisateur Ivan Reitman («Cannibal Girls», «Ghostbusters I & II») qui avait été, au début des années soixante-dix, le producteur de deux de ces premiers films («Shivers» et «Rabid»). Ivan Reitman était, à ce moment-là, en train de tourner d’une comédie mettant en vedette Danny de Vito et Arnold Schwarzenegger intitulée…«Twins». Les deux films devant sortir à peu de chose près à la même époque, Ivan Reitman craignait que ne s’installe dans l’esprit du public une confusion préjudiciable de part et d’autre. David Cronenberg ne se fit pas trop prier pour accepter de changer le titre de son projet (il semble assez probable que l’éventualité que le grand public ne puisse plus faire la corrélation entre son film et le livre de Bari Wood et Jack Geasland n’ait pas été pour lui déplaire). Twins fut donc très pertinemment rebaptisé DEAD RINGERS. Le tournage, concentré majoritairement à Toronto, pouvait donc commencer. David Cronenberg réunit donc autour de lui son équipe habituelle, à commencer par sa sœur Denise à qui échut la responsabilité des costumes. Elle fut bientôt rejointe par le monteur Ronald Sanders, le directeur artistique Carol Spier, la directrice de casting Deidre Bowen, le premier assistant metteur en scène John Board tandis qu’Howard Shore se retrouvait une fois de plus en charge de composer la musique du film. Seul manquait à l’appel le directeur photo attitré du réalisateur, Mark Irwin, retenu par un engagement préalable. David Cronenberg fit donc appel à l’excellent Peter Suschitzky qui avait, entre autres, œuvré sur des films tels que «Charlie Bubble» (réalisé par le comédien Albert Finney en 1967), «Leo the Last» de John Boorman ou encore «The Rocky Horror Picture Show» et «The Empire Strikes Back». L’entente entre le réalisateur et son nouveau chef opérateur s’avérera si parfaite qu’elle donna lieu à une collaboration qui se perpétue encore à ce jour. Sorti en 1988, DEAD RINGERS fur unanimement salué par la critique comme une des œuvres maîtresses de David Cronenberg. Furent également louées les remarquables prestations de Jeremy Irons et de Geneviève Bujold ainsi que l’époustouflante qualité des effets spéciaux ayant permis le dédoublement du comédien britannique. Le film connut les honneurs de nombreuses récompenses internationales (dont le très convoité «Grand Prix du Festival du Film Fantastique» d'Avoriaz en 1989) et enregistra un non négligeable succès commercial qui permit à David Cronenberg de mettre en œuvre trois ans plus tard un de ces films les plus ambitieux, l’adaptation de «The Naked Lunch» de William Burrough. Illusions et faux-semblants DEAD RINGER peut être considéré comme LE film charnière de la filmographie de David Cronenberg. Pourtant, s’il constitue une sorte de transmutation profonde dans cette œuvre de cohérence et d’homogénéité que représente la carrière de ce cinéaste, il ne reste assez paradoxalement qu’un changement dans la continuité. Si DEAD RINGERS marque les adieux du cinéaste d’avec ce courant du cinéma fantastique et de la science fiction dont il était le créateur et qu’il explorait depuis ses débuts au travers de titres tels que «Shivers» ou «Rabid», la rupture n’est probablement pas si radicale qu’il y paraît à première vue. En effet, ce fantastique viscéral (c’est du moins la dénomination qui lui avait été attribuée) se faisait essentiellement le reflet de l’incroyable fascination que les mutations physiques et physiologiques semblaient exercer sur David Cronenberg. Dans ces films, l’Homo sapiens était représenté comme un organisme arrivé en fin d’existence et sur le point de franchir une nouvelle étape de son évolution qui entraînerait le développement de nouvelles fonctions organiques et psychologiques. Cette théorie, que l’on pourrait rapprocher de celle dite de l’évolutionnisme émergeant (une doctrine soutenant que l’évolution n’est pas seulement un processus graduel et continu mais qu’elle a aussi connu au cours des âges des périodes durant lesquelles ont eu lieu des phénomènes de bonds en avant et de ruptures ayant amené l’émergence brutale de nouvelles spécificités biologiques chez certaines espèces) semblerait avoir la faveur de David Cronenberg et expliquerait par la même le nom donné à sa toute première société de production, «Emergent Films». Qu’elles aient été provoquées par l’utilisation de nouvelles techniques chirurgicales («Rabid»), ou de médicaments expérimentaux (l’éphémerol de «Scanners»), par l’exposition à des ondes cathodiques («Videodrome») voire simplement par hybridations («The Fly»), toutes ces mutations semblent vouloir annoncer l’avènement d’une «nouvelle chair» et d’une nouvelle humanité. Il est tout aussi intéressant de remarquer que, dans les premiers films du cinéaste, l’émergence de ces nouveaux humains mettait irrémédiablement en péril l’ordre social tel que nous le concevons. Ainsi, la fin délibérément ouverte de films tels que «Shivers», «Rabid» ou encore «Scanners» laissait deviner en filigrane la propagation des épidémies jusqu'à des proportions apocalyptiques. Après DEAD RINGERS, l’intérêt David Cronenberg semblera vouloir se focaliser plus sur les dysfonctionnements de la psyché que sur ceux du corps. Qu’ils soient la résultante d’une cause externe (l’abus de substance psychotropes dans «The Naked Lunch», l’interconnection d’un homme et d’une machine dans le cas d’«eXistenZ») ou purement psychologique (la névrose des personnages de «Crash» ou de «Mr Butterfly» voire la schizophrénie de Dennis dans «Spider»), toutes ces manifestations de confusion mentale ont pour corollaire commun d’altérer profondément la motion même de réalité chez les personnages les éprouvant. DEAD RINGERS se situe, lui, à la juxtaposition de ces deux genres. On y retrouve l’attirance de David Cronenberg pour les difformités physiques au travers du personnage de Claire Niveau. Venue subir un examen gynécologique de routine à la clinique des frères Mantle, la jeune femme sera diagnostiquée «trifidée tubaire». Son utérus présentant la particularité de posséder trois cavités distinctes, Claire Niveau se retrouve donc dans l’impossibilité physique de procréer. Cette malformation physique aura donc dans une large mesure une incidence directe sur la psychologie du personnage comme le démontre à l’évidence la scène ou elle avoue à Beverly que la révélation de son infertilité lui a fait appréhender comme jamais auparavant l’inéluctabilité de sa propre mortalité. Il lui est désormais totalement impossible de se réfugier dans l’illusion d’une continuation de sa propre existence au travers de sa descendance (ce qui, selon de nombreux psychologues, serait un des mécanismes psychiques justifiant l’instinct de procréation chez l’être humain). On retrouve également ici la fascination que le processus d’enfantement semble susciter chez David Cronenberg. Ainsi dans «The Brood» le personnage de Nola (Samantha Eggar) somatisait ses frustrations et ses colères en engendrant une horde d’homoncules vengeurs et meurtriers par le biais de grossesses extra utérines tandis que dans «The Fly», au cours d’une scène onirique d’accouchement, Veronica (Geena Davis) enfantait d’une gigantesque larve sous les yeux horrifiés de son gynécologue (d’ailleurs interprété par… David Cronenberg). Les personnages d’Elliot et Beverly Mantle répondent eux aussi à cette même double problématique. Jumeaux identiques au point d’être capable d’induire en erreur jusqu'à leurs proches, ils ne présentent au regard du monde extérieur qu’un seul et unique visage, devenant par le fait totalement indifférenciés aux yeux de leurs contemporains. La parfaite similarité de leur apparence physique induit de ce fait chez les deux frères un problème d’ordre identitaire. Cette homologie physique se double également d’une complémentarité affective et intellectuelle (Elliot et Beverly pratiquent ensemble leur profession et vivent dans le même appartement). Malheureusement, cette parfaite osmose implique également une totale interdépendance émotionnelle Lorsque l’un des deux frères commencera à éprouver des difficultés d’ordre psychologique, il entraînera irrémédiablement son jumeau dans la spirale de sa dépression. Nous sommes donc là face à un cas de ce que l’on pourrait qualifier de schizophrénie inversée. En effet, les pathologies dites «classiques» des cas de schizophrénie tels que David Cronenberg les dépeindra plus tard dans «Spider» par exemple se caractérisent généralement par des troubles du comportement chez l’individu donnant à penser que la personnalité du malade est en quelque sorte scindée en deux entités propres (d’où l’étymologie du mot même basée sur la double racine grecque «skhizein» signifiant fissure, scission et «phrèn» désignant l’esprit). Mais ici, les données du problème sont diamétralement différentes: nous ne nous retrouvons pas face à deux esprits prisonniers d’un même corps mais bel et bien à deux corps condamnés à partager le même esprit. Elliot et Beverly n’ont alors plus d’autre choix que celui de régresser dans le temps pour tenter de retrouver cette unité qu’ils partageaient au stade intra-utérin avant d’être définitivement séparés lors de leur naissance. Ce thème de la gémellité, qui constitue le noyau même de la spécificité dramatique de DEAD RINGERS, permet également à David Cronenberg d’aborder un de ses thèmes favoris, celui de l’illusion et du faux-semblant. Une des constantes que l’on peut dégager de l’œuvre du cinéaste, c’est véritablement cette rhétorique de la subjectivité de la perception. Les personnages des films de David Cronenberg évoluent fréquemment dans un monde ou les perceptions sensorielles sont souvent trompeuses. Bill Lee (Peter Weller dans «The Naked Lunch») ou encore Max Renn (James Woods dans «Videodrome») se retrouvent piégés dans un univers n’ayant plus que les apparences de la réalité. Qu’ils soient prisonniers de l’Interzone ou du programme Videodrome, leurs sens ne leur fournissent plus les informations nécessaires pour décoder le monde réel, pour discerner la fantaisie de la matérialité. Ils demeurent prisonniers de leurs hallucinations, sans espoir de retour. René Gallimard (Jeremy Irons), le héros de «Mr Butterfly» est lui aussi la victime de ses sens abusés. Mais, à la différences des personnages de «The Naked Lunch» ou de «Videodrome» dont la consommation de substances psychotropes ou l’exposition à des radiations nocives ont altéré le jugement, il est une victime presque consentante, pire, il entretient lui-même l’illusion dont il est le jouet, il en devient le complice inconscient. Finalement confronté à la réalité, René Gallimard préférera la nier pour s’enfoncer encore plus profondément dans sa névrose. Dennis Glen (Ralph Fiennes), personnage principal de «Spider» est lui aussi en lutte perpétuelle pour séparer, au cœur même de sa mémoire, la vérité de ces chimères qui sont les symptômes même de son désordre mental. La question essentielle reste ici de savoir si c’est la schizophrénie de Spider qui a créé de toutes pièces ces douloureux souvenirs ou s’il a au contraire développé cette maladie pour les occulter définitivement. Mais, si certains des personnages des films de David Cronenberg ne sont que les victimes de ces chimères et de ces faux-semblants, d’autres, au contraire, excellent dans la manière de les utiliser à leur propre avantage afin de mieux parvenir à leurs fins. Par exemple, dans Scanners, le personnage de Kim (Jennifer O’Neill) utilise ses pouvoirs psychiques pour fugacement prendre l’apparence de la mère décédée de l’un des gardes de sécurité qui la menace et ainsi prendre la fuite. Elliot et Beverly Mantle entrent eux aussi dans la catégorie de ces manipulateurs passés maîtres dans l’art d’abuser les sens de leurs contemporains. Leur totale ressemblance les rendant parfaitement interchangeables, ils peuvent ainsi assumer tour à tour l’identité de l’un et de l’autre face à leurs contemporains. Ainsi, ils partagent fréquemment leurs conquêtes amoureuses à l’insu de celles-ci, jouant de leur similitude physique comme d’un mensonge pour abuser de la confiance d’autrui. Le personnage de Claire Niveau rentre lui aussi dans cette catégorie des illusionnistes, mais son métier de comédienne lui permet de sublimer au rang d’une expression artistique ce qui n’est qu’une simple pathologie chez les jumeaux Mantle. La dualité de la personnalité de Claire niveau, partagée entre réalité et illusion, trouve son illustration la plus évidente lors de la séquence se déroulant de la loge de maquillage. Dans cette scène opposant Elliot et Claire Niveau, la comédienne ne sera filmée qu’exclusivement de profil et ce n’est qu’à la toute fin de la séquence, après un léger pano de la caméra, que l’on découvrira que la moitié cachée de son visage est en fait recouverte d’un maquillage simulant coupures et ecchymoses, symboles de la dualité du personnage, dont l’apparence de force et de détermination cache en fait de profondes meurtrissures. On pourrait donc rapprocher la démarche de Claire Niveau de celle du sculpteur Benjamin Pierce (Stephen Lack) qui déclarait dans «Scanners» que seul son art le gardait sain d’esprit. La théorie selon laquelle l’expression artistique serait le parfait exutoire des malaises ne semble hélas pas s’appliquer à tout le monde. Ainsi, l’une des manifestations les plus évidentes du malaise dans lequel se débat Beverly est sa soudaine obsession pour ces fameux instruments chirurgicaux adaptés à l’anatomie d’hypothétiques femmes mutantes. Très symboliquement, ces étranges objets se trouvent à la lisière de deux univers très souvent explorés dans l’œuvre de David Cronenberg, ceux de l’art et de la mécanique. En effet, si Beverly imagine et conçoit ces instruments d’un point de vue purement utilitaire, il n’en perd pas pour autant de vue tout leur potentiel artistique puisqu’il les fait réaliser par un sculpteur célèbre, Anders Wolleck. Mais la tentative de Beverly d’utiliser la création comme un rempart à la folie semble malheureusement vouée à l’échec. Il semblerait toutefois que pour David Cronenberg les univers de l’art et de la mécanique ne soient pas aussi étrangers l’un à l’autre que l’on pourrait le croire. Passionné d’automobile autant que de peinture ou de sculpture, le cinéaste n’hésita pas à souvent comparer la direction d’acteur à la mise au point d’un carburateur, l’un et l’autre demandant selon lui «beaucoup de délicatesse et de patience». Le réalisateur a d’ailleurs, à mainte reprise, sacrifié à son amour pour les bolides rugissants, que se soit pour «Fast Company», une sympathique série B prenant pour toile de fond le monde des courses de dragsters ou pour des œuvres plus ambitieuses telle «The Italian Machine». Cet épisode de la série télévisée «Teleplay», qui prend pour cadre la rencontre d’un passionné de courses de moto et d’un collectionneur d’art qui expose dans son salon une Ducati SuperSport objet de toutes les convoitises de son invité, nous propose une réflexion sur la pertinence et la finalité d’une œuvre d’art. Connaissant la passion du réalisateur pour les engins de course, la morale de l’histoire sera bien entendu que la machine de rêve recouvrera sa liberté et retrouvera cet asphalte qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Quelques années plus tard, dans «Crash», le réalisateur poussera encore plus loin la réflexion quand il comparera les tôles froissées et déchirées des Crash cars à une forme brute et primitive d’expression artistique (d’ailleurs, le sculpteur César n’a-t-il pas bâti sa notoriété en compressant des automobiles?). Parmi les projets hélas encore inaboutis de David Cronenberg reste le mythique «Red Cars», maintes fois annoncé et toujours repoussé, le film dépeindrait les rapports conflictuels que le tyrannique commodore Enzo Ferrari entretint avec le pilote Phil Hill durant la saison de Formule Un en 1961. Et comme rien n’est simple chez David Cronenberg, l’histoire devrait également s’intéresser au destin de Dino, le fils d’Enzo Ferrari, disparu à l’âge de seize ans. D’autres films du réalisateur feront, eux, une plus large place à l’influence artistique, on peut penser par exemple à «The Naked Lunch» dont la représentation de l’Interzone (cet endroit imaginaire architecturalement à mi-chemin entre Casablanca et Tanger) semble très inspirée par les représentations qu’Henri Matisse faisait de l’Orient dans certaines de ses toiles. Quant au dernier plan de DEAD RINGERS, il pourrait être une relecture de l’une de ces Pieta de la renaissance italienne ou de l’une des compositions du Caravage. Film ambitieux et complexe parfois taxé à tort de froideur, DEAD RINGERS peut se voir comme un instantané de la carrière de David Cronenberg, dans lequel on pourrait retrouver en germe tous les films antérieurs et postérieurs du cinéaste. Mais c’est aussi une œuvre pudique et poignante, servie par une interprétation hors pair de Jeremy Irons et Geneviève Bujold, qui ne manquera pas de hanter pour longtemps ceux qui la découvriront. Le DVD Bien que distribué sous la bannière TVA Films au Canada, cette édition de DEAD RINGERS n’est autre que la copie à l’identique du pressage DVD proposé en 1998 par la firme CRITERION et maintenant discontinué (même menu, mêmes suppléments, même transfert…) DEAD RINGERS est présenté ici au format 1.66:1 avec transfert non anamorphosé (4:3). Bien que le film ait été tourné au format 1.33:1 et qu’il ait souvent été projeté en salle en utilisant des caches réduisant l’image à un ratio de 1.85:1, la présente édition s’est conformée aux desiderata de David Cronenberg qui souhaitait que soit appliqué à l’image de DEAD RINGERS son ratio de prédilection soit 1.66:1. Le transfert proposé ici, qui n’est autre que celui proposé en 1998 par la firme CRITERION, est loin d’être exempt de tout défaut. On verra ainsi apparaître, çà et là, quelques points blancs, fourmillements et autres égratignures tandis que certaines scènes seront parasitées par un effet de «moiré» souvent assez perceptible. En dépit de ces quelques inconvénients, le transfert reste de raisonnable bonne facture et ce malgré les partis pris d’éclairage parfois assez «risqués» du chef opérateur Peter Suschitzky. La bande-son originale anglaise de DEAD RINGERS est proposée dans un format Dolby Digital 2.0 Surround. On pourrait d’ailleurs presque parler d’une piste audio Mono Surround, tant l’essentiel du son semble se concentrer en majorité dans l’enceinte centrale, les haut-parleurs arrière ne servant eux qu’à spatialiser la sublime trame sonore signée Howard Shore. On notera aussi lors de certains passages un effet de distorsion du son (lors du générique de début par exemple) tout à fait irritant. Sans toutefois gêner la compréhension des dialogues, cette déformation du son s’avère néanmoins très désagréable. Notons également que, fidèle à sa regrettable attitude élitiste, CRITERION ne propose aucune piste sonore autre que la piste originale pas plus que de sous-titres d’aucune sorte. Les Suppléments The strange objects of David Cronenberg’s desire: Original design for the opening credit sequence: Genèse et reproduction des gravures ayant servi à la conception du générique de début du film. Mathematics in metal: Une galerie de photos consacrée aux sculptures métalliques créées par l’artiste canadien Ted Hunter qui sont censées dans le film être l’œuvre du sculpteur Anders Wolleck. Instruments for operating on mutant women: Genèse complète des instruments chirurgicaux conçus par Beverly Mantle. Cette galerie comprend les dessins préliminaires de Peter Grundy (responsable du département artistique) ainsi que des photos des instruments réalisés à partir de ces croquis par un orfèvre torontois. Twinning Effects: Cette section des suppléments nous propose une véritable dissection de toutes les scènes ayant nécessité l’utilisation du twinning effects (effets optiques permettant de représenter Jeremy Irons jouant les deux personnages principaux du film présents dans un même plan). Toutes les scènes ayant nécessité l’application de cette technique sont analysées au travers des rushes et des projections tests. On découvre par ce biais l’incroyable défi que représente pour un comédien la personnification de deux personnages interagissant dans un même plan. Trailer: Film annonce original de DEAD RINGERS proposé au format 1.33:1 Featurette: Datant de 1988, ce petit documentaire d’à peine sept minutes nous propose de brèves entrevues «à chaud» de David Cronenberg, Jeremy Irons, du responsable des effets spéciaux Lee Wilson ainsi que du producteur Marc Boyman durant le tournage de DEAD RINGERS. Signalons à toutes fins utiles que ce DVD ne comprend pas la totalité des suppléments présents sur le luxueux coffret laserdisc que CRITERION avait publié en 1998 pour célébrer le dixième anniversaire de la sortie de DEAD RINGERS. Outre les suppléments détaillés ci dessus, cette édition laserdisc comprenait: The Promotionnal Artwork: galerie de photos comprenant les posters du film lorsqu’il était encore intitulé «Twins», la reproduction du dossier de presse, une série de photos du tournage, ainsi que les affiches étrangères. Picture Gallery: Différentes photos des acteurs ainsi que des techniciens de DEAD RINGERS. La reproduction d’un article que la prestigieuse revue Cinefix avait consacré au tournage du film ainsi que de nombreux propos de David Cronenberg concernant DEAD RINGERS Crime of the Future: La cerise sur le gâteau, la version intégrale (70 minutes) de l’un des premiers films de David Cronenberg. On ne peut que regretter que CRITERION n’ai pas jugé bon d’adjoindre ces suppléments à leur édition DVD à l'époque. Studio éditeur : TVA Films Date de sortie : 28 décembre 2004 Film : 5/5 Image : 4/5 Son VO : 3/5 Bonus : 3,5/5 Edmund Dorf edna@dvdquebec.com Jeudi 24 Mars 2005
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