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Vendredi 3 Septembre 2010
20:12

BRINGING UP BABY (1938), l'édition DVD spéciale (2 disques) zone 1

Le seul et unique souci du docteur David Huxley (Cary Grant), paléontologue aussi consciencieux que brouillon, est de mettre la main sur la rare clavicule intercostale qui lui manque pour achever le squelette de brontosaure patiemment reconstitué de son musée. Mais relations publiques oblige, le voilà contraint d'amadouer une bienfaitrice dont la fortune profiterait grandement à l'institution. Ce faisant, son chemin croisera celui de la jeune, riche et non moins distraite héritière Susan Vance (Katharine Hepburn)... sans oublier son léopard apprivoisé (!), Baby. Exubérant pot de colle, catastrophe ambulante, Susan, de tenues de soirée massacrées en cages à poules, de safaris à la belle étoile en emprisonnements à gogo, entraînera malgré lui notre trop sérieux savant dans un ouragan de mésaventures cocasses. Car bien entendu, il n'y a pas que de l'humour dans l'air...



BRINGING UP BABY (1938), l'édition DVD spéciale (2 disques) zone 1
BRINGING UP BABY (1938), l'édition DVD spéciale (2 disques) zone 1
Genre cinématographique casse-cou (et casse-tout!) typiquement américain, la «comédie dingue» (screwball comedy) fait de nos jours dans la vulgarité facile style frères Farrelly (DUMB AND DUMBER), parfois efficace (THERE'S SOMETHING ABOUT MARY), fièrement potache et second degré dans les années 1980 avec les frères Zucker (AIRPLANE!, TOP SECRET). Elle a pourtant donné autrefois quelques perles de délire frivole tels le sulfureux SOME LIKE IT HOT de Billy Wilder, le DR. STRANGELOVE de Kubrick ou le M*A*S*H de Altman, ces deux derniers exemples se doublant d'acerbes satires sociales... Mais c'est dans la décennie 1930, qui l'a vu (re)naître en réaction à la Grande Dépression, que le genre a atteint son apogée avec des titres tels que IT HAPPENED ONE NIGHT de Capra, MY MAN GODFREY, ou les facéties complètement surréalistes des frères Marx (DUCK SOUP, A NIGHT AT THE OPERA). C'est d'ailleurs à ces derniers que fait songer de prime abord BRINGING UP BABY, avec ses railleries totalement absurdes et exagérées, très physiques, ses haletants chevauchements de dialogues, ses conversations de sourds, ses répliques spirituelles, pleines de verve et de fioritures, ironiques et débridées... Tous les ingrédients du genre y sont poussés à leur plus haut degré de sophistication, à commencer par une intrigue à la fois vaudevillesque et romantique, émaillée de personnages tous plus excentriques les uns que les autres, qui s'ingénie à multiplier les revirements de situation à un rythme effréné, dans le plus pur mode, constate-t-on, d'une bande dessinée ou, mieux, d'un dessin animé. En fait, la clé du film réside dans le choc perpétuel de deux personnalités narcissiques, fébriles et déterminées, mais aux motivations fort opposées, engendrant naturellement maints quiproquos explosifs et loufoques, voire oniriques.

Et il faut bien reconnaître que, quelque 67 ans plus tard, certains gags de BRINGING UP BABY n'ont absolument rien perdu de leur fraîcheur et de leur franche hilarité, comme ce digne notaire assommé accidentellement par un vilain objet lancé par Susan (LE DÎNER DE CONS de Veber, entre autres, ne s'ouvre-t-il pas ainsi?), ou encore Cary Grant astreint d'enfiler un peignoir féminin et qui, dans un clin d’œil audacieux pour l'époque, se sent «gai tout à coup» (!), l'incident de l'os de dinosaure volé, visiblement repris par Hergé dans une célèbre planche du Tintin Le Sceptre d'Ottokar, paru la même année, la scène de golf où Grant tombe sur Hepburn, que Scorsese récupérera avec des variantes pour son récent THE AVIATOR (2004)... L'intrigue s'essouffle quand même légèrement dans la dernière partie (poursuite dans les bois, poste de police), un tantinet plus statique, mais il serait malvenu de rechigner pour si peu après s'être tant bidonnés... On remarquera également, détail inusité pour un long-métrage de 1938, la quasi-absence d'accompagnement symphonique original, mis à part aux génériques quelques accords boulevardiers signés Roy Webb (NOTORIOUS, MIGHTY JOE YOUNG), les délicieux bons mots du script - dont plusieurs improvisés par les acteurs sur le plateau - générant leur propre musique...

BRINGING UP BABY (1938), l'édition DVD spéciale (2 disques) zone 1
Tout cela est orchestré avec bonhomie par le rude Howard Hawks, polyvalent et éclectique «metteur en scène» dans la grande tradition, fin directeur d'acteurs doublé d'un impeccable technicien, lequel, à l'instar de son regretté collègue Robert Wise, s'est illustré dans presque tous les genres [(SCARFACE (1932), AIR FORCE (1943), MAN'S FAVOURITE SPORT? (1964)]... Mais la réussite de cette longue bouffonnade dépendait entièrement de la chimie, de l'incroyable alchimie Grant-Hepburn, peaufinée d'ailleurs sur plusieurs films dont SYLVIA SCARLETT (1935) de George Cukor, pour culminer avec THE PHILADELPHIA STORY (1940, disponible également dans une autre superlative édition DVD de luxe chez Warner). Idéal masculin de toute une génération, Cary Grant, jeune, athlétique, encore loin de la suavité mature qui caractérisera ses rôles à venir, se veut le modèle de l'étourdi dépassé et pathologique, dans une performance inspirée du comédien du muet Harold Lloyd, et il y a fort à parier que les créateurs de Superman, en cette même année 1938, se soient laissé influencer par cet hurluberlu en esquissant l'alter ego de leur Homme d'Acier (dans les adaptations cinématographiques de la bédé, Christopher Reeve alias Clark Kent, gauche, ajustant constamment ses affreuses lunettes, semble d'ailleurs émuler Grant)... Katharine Hepburn, à mon sens la meilleure actrice dramatique de cinéma du 20e siècle, prouva avec ce film qu'elle pouvait aussi exceller dans les ingénues aériennes, extravagante Susan, désinvolte, manipulatrice, faussement candide et malgré tout adorable, qui finira par attraper son homme tel - littéralement - un papillon dans son filet... Les personnages secondaires, tout autant pittoresques et un brin névrosés (constable, psychiatre, douairière), sont défendus avec zeste par des comiques de métier aujourd'hui oubliés, dont l'inénarrable Charlie Ruggles, qui peine à garder sa raison et sa dignité au milieu de l'hystérie générale... Et il y a Baby, pauvre dindon de la farce, doux, ronronnant, au jeu naturel mais comme tout bon félidé, d'un caractère plutôt indépendant et imprévisible, dont la simple présence incongrue et baroque décuple la drôlerie de l'ensemble, et que Hawks, grand chasseur de fauves devant l'éternel, a dû beaucoup s'amuser à «diriger», lui qui avec son décontracté et enchanteur HATARI! (1962), transposera plus tard sa passion pour les bêtes sauvages africaines...

Cette édition DVD de BRINGING UP BABY présente le film dans son format original de projection en salles, soit le format standard 1.33:1. Transfert légèrement retouché de ce qui constitue possiblement la meilleure copie existante, le catalogue du défunt studio RKO, et ses ayant droit, s'étant malheureusement éparpillés au fil des ans. Image tout de même très acceptable quoiqu’un peu terne et dépassée, non exempte de points blancs, rayures, poussières, et même quelques raccords abrupts de photogrammes, défauts qui trahissent immanquablement l'âge du film; bref, rien à voir avec le miraculeux DVD de CITIZEN KANE du même éditeur... Réjouissons-nous du moins que la Warner et Ted Turner aient résisté à la tentation de la coloriser!

BRINGING UP BABY est présenté dans sa version originale anglaise en Dolby Digital 1.0 Mono. Piste vétuste et sans apprêts, sans doute par respect de l’œuvre. Les dialogues sont cependant toujours clairs et intelligibles, et c'est tout ce qui importe pour un long-métrage de cette nature où la trame narrative repose essentiellement sur le langage parlé... Les voxophiles comme moi regretteront toutefois l'absence de la version française d'époque («L'Impossible Monsieur Bébé»), et ce n'est quand même pas par manque d'espace sur le disque. Baby l'aurait-il dévorée?... Des sous-titres optionnels en anglais, français et espagnols sont néanmoins disponibles.

En égard au statut qu'occupe cette production au sein de la cinématographie américaine (bonne 97e sur la liste des «100 Meilleurs Films de Tous les Temps» compilée par l'AFI), l'édition spéciale double disque de BRINGING UP BABY propose une suite de suppléments disparates ne manquant pas d'intérêt, quoique aucun n'offre de sous-titres en option:

Commentaire audio du réalisateur et historien de cinéma Peter Bogdanovich (disque # 1)
Un choix à priori judicieux puisque Bogdanovich, d'entrée de jeu, fervent admirateur du film, avait tenté, avec plus ou moins de bonheur, d'en pondre un remake en 1972 avec son WHAT'S UP, DOC?, interprété par Barbra Streisand et Ryan O'Neal... Celui-ci a par ailleurs eu l'occasion d'interviewer Howard Hawks dans les années 1960, et il ne se gêne pas pour reprendre quelques-unes des affirmations du vieux maître en imitant son timbre de voix grave et empesé, comme pour mieux nous faire sentir sa présence, tic qui se révèle agaçant à la longue... Devenu au fil du temps un classique, BRINGING UP BABY, comme nombre de chefs-d’œuvre, fut pourtant un (semi-)échec commercial à sa sortie, et Hawks, comme le relate Bogdanovich, imputait ce relatif insuccès à la dimension caricaturale de tous les personnages, se disant qu'un ou deux individus «normaux» à l'intérieur de l'histoire auraient engendré une plus grand implication du spectateur moyen (alors que c'est précisément cette folie généralisée qui confère toute sa valeur et son originalité au film!)... On y apprend aussi que la relation Grant-Hepburn était un calque de celle que l'actrice entretenait avec le cinéaste John Ford durant le tournage du drame historique MARY OF SCOTLAND (1936), et on évoque ces moments improvisés dus justement à la complicité électrique entre les deux vedettes... Par contre, Bogdanovich, qui s'esclaffe volontiers durant l'exercice, tombe trop souvent dans la fâcheuse trappe d'une banale description de l'action, reprenant même des répliques au fur et à mesure, ce qui crée un effet redondant.

5 bandes-annonces de films d'Howard Hawks (disque # 1)
Outre BRINGING UP BABY, celles du patriotique SERGEANT YORK (1941), de TO HAVE AND HAVE NOT d'après Hemingway, première apparition à l'écran de Lauren Bacall (1944), de THE BIG SLEEP, incontournable du film noir (1946), et de RIO BRAVO (1959), peut-être le plus «hawksien» des westerns de Hawks à la John Ford (qui fut un de ses bons amis)...

Documentaire Cary Grant: A Class Apart (2004, 87 mns.) (disque # 2)
Produit par la chaîne Turner Classic Movies (TCM), ce docu retrace le parcours professionnel (presque parfait) et la vie privée (imparfaite) de ce monstre sacré du septième art, l'égal d'un Clark Gable, Errol Flynn ou autres Humphrey Bogart, par le biais d'extraordinaires photos et bobines privées (home movies), d'interviews récentes ou d'archives avec des réalisateurs (Hawks, Cukor, Hitchcock), des partenaires encore vivants (Martin Landau, Eva Marie Saint) qui l'ont côtoyé, d'ex-épouses, de même que quelques historiens et critiques de cinéma, dont Bogdanovich. Sont également mis à contribution des extraits lus d'un essai autobiographique publié en 1963 et rédigé par la star, qui n'accordait jamais d'entrevues et aimait entretenir le mystère autour de sa personne. Comme le déclare d'emblée Bogdanovich, tout le monde voulait être Cary Grant... y compris Grant lui-même! Car il n'était pas «Cary Grant» dans la vie... De fait, né Archibald Alexander Leach en Angleterre en 1904, le jeune Archie connaît une enfance difficile à la Chaplin, débute dans la pantomime et le vaudeville, puis éventuellement comme dandy rigolo à Broadway, avant qu'Hollywood ne lui fasse de l’œil aux débuts du parlant. Homme d'affaires avisé (ce qui fut d'ailleurs son dernier métier), Leach, alias Grant, devint une des premières stars indépendantes du système, habile à négocier lucrativement ses propres contrats. Personnage égocentrique parlant parfois de lui à la troisième personne, un peu pingre, monnayant jusqu'à ses autographes, parfaitement conscient de son charme, sa vie sentimentale fut pour le moins mouvementée, et les rumeurs sur sa bisexualité n'y sont pas ignorées. Des réalisateurs ayant forgé son style et son image (Leo McCarey, Hawks, Cukor), on retiendra particulièrement Hitchcock (avec qui, en tant qu'expatrié anglais à Hollywood, il avait tant en commun), pour lequel il a tourné quatre fois, notamment NORTH BY NORTHWEST (1959), rocambolesque précurseur des James Bond, dans ce qui constitue probablement son meilleur film... En outre, on s'étonnera d'apprendre qu'il ait refusé des projets prestigieux tels que ROMAN HOLIDAY (1953) de Wyler ou A STAR IS BORN (1954) de Cukor, pour se contenter en fin de carrière de divertissements anodins comme le OPERATION PETTICOAT (1959) de Blake Edwards, incidemment, son plus grand succès commercial! Ultraprofessionnel sur le plateau, toujours prêt, bien préparé, ponctuel, exigeant, Grant fait un pied de nez au cinéma et à son public en 1966, reçoit un Oscar© honorifique en 1970, pour ne sortir de sa retraite que dans les années 1980, à l'occasion d'une tournée de conférences genre «Inside The Actor's Studio» auxquelles, surprise, le pétillant octogénaire prend un énorme plaisir, jusqu'à son décès subit à la veille de l'une d'elles, en 1986... Comme le souligne éloquemment Martin Landau en conclusion, ce n'est que tardivement que cet homme aux goûts simples, devenu acteur d'abord par nécessité, évoluera en un vrai artiste. Pure fabrication, le «personnage» Cary Grant, souvent imité (on pense à George Clooney de nos jours), n'a jamais été égalé: voilà ce qui ressort de ce docu, tout autant que son sujet, dans une «classe à part».

Documentaire The Men Who Made The Movies: Howard Hawks (2001, 55 mns.) (disque # 2)
Autre segment produit pour TCM par le fameux critique new-yorkais Richard Schickel, dont la narration est assurée par nul autre que Sydney Pollack (OUT OF AFRICA, THE INTERPRETER), et composé surtout d'entretiens d'archives en couleur enregistrés dans les années 1970, dans lesquels Hawks se raconte. Quoique, comme il l'avoue lui-même dès le départ, toujours très prisé de la critique française, Howard Winchester Hawks (1896-1977) fut peut-être, de par son oeuvre et son tempérament mêmes, le plus foncièrement américain des réalisateurs de l'âge d'or d'Hollywood. Ancien pilote d'avion, coureur automobile et homme d'action, ce personnage plus grand que nature, au propre comme au figuré, partageait avec Grant et John Wayne, avec qui il a travaillé plusieurs fois, ce goût de l'affranchissement professionnel avant l'heure, et se définissait comme un simple «conteur d'histoires». Avec la camaraderie virile comme thème récurrent de sa filmographie, son machisme s'est le mieux exprimé à travers le film noir (SCARFACE), le drame de guerre (ONLY ANGELS HAVE WINGS, 1939) et le western (RED RIVER, 1948, dans lequel la recrue Montgomery Clift fit sensation). Règle générale, ses protagonistes, sans ambiguïtés, ne se satisfont guère de demi-mesures, ce qui explique pourquoi, à un moment, il confesse son dédain pour HIGH NOON (1952), dans lequel selon lui, le shérif Kane (Gary Cooper), héros «insécure et ridicule», ne se conduit pas du tout comme un pro! On pourra reprocher cependant à ce documentaire de ne traiter exclusivement que des productions dont Ted Turner s'est approprié les droits, péchant ainsi par omissions de taille, dont le HATARI! de la Paramount précité, ou le film-culte d'épouvante THE THING FROM ANOTHER WORLD (1951), dont on sait maintenant avec certitude que Hawks fut le véritable artisan.

Court-métrage Campus Cinderella (1938, 18 mns.) (disque # 2)
Présentée en salles avant la projection principale, filmée en Technicolor (!) et non-restaurée, bruyante comédie musicale de poche où deux collégiens mettent la main sur un athlète d'élite qui les fera remporter le championnat de basket-ball de leur école. Étrange et inoffensif artéfact d'une ère naïve et qui, en ces heures de crise économique et de conflit mondial imminent, fleurait bon le chauvinisme, l'abnégation, l'anti-intellectualisme et autres vertus cardinales made-in-USA. Plus ça change...

Dessin animé A Star Is Hatched (1938, 8 mns.) (disque # 2)
Tirée de la série des Merrie Melodies restaurée en 1996 (ah, cet indicatif musical ancré dans notre inconscient télévisuel!), parodie joyeusement inventive de A STAR IS BORN (1937, remakes en 1954 et 1976) mettant en vedette une jeune poulette (au sens propre) de la campagne dont les fantasmes de gloire et de fortune tournent court, dans laquelle on se paie la tête de presque toutes les célébrités du moment (Chaplin, Gable, Garbo, W.C. Fields, Tarzan) et des milieux faisandés de Hollywood. Cot-cot-kodak!

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Entreprise improbable et authentique ovni dans le ciel cinématographique de l'époque, BRINGING UP BABY, incontestablement l'une des comédies les plus tordantes et déjantées d'avant-guerre, se déguste encore aujourd'hui tel un grand cru, une bonne pièce de théâtre tonique, effervescente, et cette édition spéciale avec ses compléments de programme - malgré ses menues lacunes techniques qu'on lui pardonne volontiers - lui rend un bel hommage. Une question demeure: est-ce un hasard si le cri nuptial du léopard sonne à s'y méprendre comme celui d'un... brontosaure?

Studio éditeur: Warner
Date de sortie: 1er mars 2005

Film : 4,5/5
Image : 3/5
Son VO : 3/5
Bonus : 4/5



Stéphane Michaud
steffm@dvdquebec.com

Jeudi 10 Novembre 2005


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